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C’est une maison accrochée à la colline.

On y vient à pied, en six minutes, de la gare des Guillemins. Celui qui habite ici, Bouli (inutile d’ajouter Lanners, tout le monde dit "Bouli") rejoint la gare en coupant à travers les bois qui le séparent de l’œuvre magistrale de Calatrava. Quand il est sous l’arche métallique des Guillemins, Bouli est dans le monde. Quand il revient chez lui, il est dans son monde. Simple, authentique. Ceux qui vivent là, lui et sa femme, ont conçu un repère vert, ancré dans la nature. Une nature qu’il respecte et vénère. Ecolo, tendance fondamentaliste, Bouli peste contre ceux qui ont abattu les arbres le long des autoroutes pour faire des pellets. Un premier pas dans le hall. Ce castel, qui date de 1908, n’a pas subi les assauts d’un architecte débridé qui l’aurait transformé en un machin design et impersonnel. Ici, on sent la présence des habitants, actuels et passés. D’ailleurs, à l’angle de la façade trône encore une inscription "L’union fait la force". Ce n’est pas Bouli qui l’a gravée. Mais il aurait pu. Une cuisine un peu moderne permet à Bouli et sa femme de préparer les légumes qu’ils cultivent amoureusement au jardin. Quand il ne tourne pas, quand elle ne dessine pas les costumes pour les acteurs, ils sont dans leur jardin à biner, planter, sarcler, récolter leurs légumes. Le ménage est proche du "zéro déchet". Les pièces ont gardé leur usage d’origine. Pas de grandes baies. Des pièces à dimension humaine, comme avant. Une chaudière qui ronronne, des fauteuils de cuir qui ont beaucoup de choses à raconter. On imagine ici, les soirées entre amis, les rires, les pleurs parfois, la fumée. Un mur couvert de livres. Et, en face, du côté de la vallée, une petite terrasse où l’on a, d’emblée, envie de s’asseoir pour partager le whisky que Bouli vénère. Il ne boit plus que cela. Du whisky. Mais du bon. Surtout le soir, quand le soleil, fatigué, entame sa descente et que se pose sur la végétation un peu d’humidité que le breuvage râpeux fait vite oublier. On se croirait en Italie ou quelque part ailleurs. Mais pas à Liège. Car où que le regard se porte, on découvre du vert, des arbres, un jardin où court Gibus, le chien qui bientôt s’endormira, confiant, à côté de son maître. Bouli Lanners a taillé la barbe qu’il avait laissé pousser pour le film qu’il vient de tourner. Un veuf homosexuel. Oui, il peut tout faire, Bouli. Aujourd’hui, ce n’est pas l’acteur qui est là, mais Bouli, un homme dont on devine la générosité amicale, sentimentale. La bienveillance aussi. D’ailleurs, chaque jour, il descend dans un café ou l’autre et va parler aux gens. Il les écoute se raconter. Voilà. Le café est servi dans de grandes tasses. Bouli Lanners est à sa place, détendu, un gros tricot noir un peu usé sur les épaules. Prêt à se livrer.

Quand êtes-vous né, dans quelle famille avez-vous grandi ?

Je suis né le 20/5/65 : j’ai toujours trouvé que cela sonnait vachement bien. Mais apparemment, je suis le seul… J’ai grandi à Moresnet-Chapelle, aux trois frontières, entre les Pays-Bas et l’Allemagne : c’est ce petit territoire triangulaire qui a été neutre entre 1815 et 1914. J’ai toujours vécu dans un environnement frontalier. Pour aller à l’école, je passais par trois pays. Nous étions francophones mais dans un pays à majorité germanophone. Je faisais donc partie de la minorité de la minorité. Cinq langues - l’allemand, le néerlandais, le français et deux patois - coexistaient parfaitement dans ce territoire de passage. Ma mère était femme de ménage, mon père douanier. Tous les mercredis, j’allais faire mes devoirs au petit poste frontière et je faisais signe aux voitures de passer pendant que mon père faisait la sieste.

Pourquoi vous appelle-t-on Bouli ?

Mon père était président d’un club de natation. Je faisais de la compétition. J’étais déjà un petit gros. Je passais tous mes week-ends en maillot : atroce ! Je m’appelle Philippe. D’autres Philippe dans ma classe se faisaient appeler Filou. Moi, on m’a appelé Bouli, à cause de mon physique. J’ai essayé de m’en détacher mais je n’y suis jamais arrivé. Chaque fois, quelqu’un me rappelait que j’étais "Bouli".

Quel a été votre parcours scolaire ?

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