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Ce n’est sans doute pas un hasard s’il est l’un des animateurs préférés des Français. A la première poignée de main, la figure de Stéphane Bern se déchire et laisse apparaître ce très large sourire qu’on lui connaît à la télévision. Il n’est pas "gentil" par courtoisie, par simple bienveillance, par inadvertance. Il est comme cela, attentionné, à l’écoute, à l’affût de ce qui pourrait faire plaisir à son interlocuteur. Il ne sait pas dire "non" aux personnes que nous croisons dans le hall du magnifique bar du Métropole, sur la place De Brouckère à Bruxelles : il s’arrête, sourit et se laisse photographier.

Star en France, il l’est aussi en Belgique. Star ? Que non. Si "star" signifie se prendre pour une vedette, glousser aux plaisirs d’être connu et reconnu, se protéger derrière d’épaisses lunettes noires, afficher un dédain à l’égard de simples gens, s’engoncer dans des vêtements excentriques, se ruiner en sorties coûteuses, fréquenter les fêtes parisiennes… alors Stéphane Bern est tout sauf une star. Et sur cette banquette du bar de l’hôtel, il est même bien plus simple que certains autres clients, visiblement contents de leur sort et de leur look.

A la première question, Stéphane Bern s’anime, se raconte, parle, s’agite. Son corps se met en mouvement lorsqu’il évoque ses passions, nombreuses : l’histoire, le patrimoine, les familles royales. Ce qu’il aime, c’est partager. Partager ses passions, partager avec le plus grand nombre les rencontres qu’il a avec les têtes couronnées. N’allez pas croire qu’il est mondain. Au contraire. Il se sent autant à l’aise avec les fermiers de la région où il vit qu’avec le monarque qu’il croisera le lendemain.

La chance des Belges

Sa passion pour le patrimoine est intense. Il a montré l’exemple en se jetant à corps (et fonds) perdus dans la restauration du collège royal et militaire à Thiron-Gardais. Un succès. Sans que ce soit encore très officiel, il devrait aussi conduire une mission auprès du gouvernement français avec l’objectif, voire l’obsession, de mieux protéger le patrimoine hexagonal qui, assure-t-il, tombe en ruine.

De l’histoire dont il raffole et qui empêche, assure-t-il, de retomber dans les horreurs du passé, il s’est forgé une conviction : les monarchies sont les meilleurs systèmes politiques. Et nous Belges, dit-il, avons bien de la chance d’avoir Philippe et Mathilde, discrets, rayonnants et appliqués dans leur tâche.

Finalement, il l’avoue : il est peut-être un Belge qui s’ignore car à l’arrogance française, il préfère notre autodérision. Animant l’Ommegang, début juillet, il a lancé et fait acclamer par la foule rassemblée sur la Grand-Place cette devise que parfois l’on cache : l’union fait la force.


"La monarchie, c’est le meilleur des systèmes"

Quand êtes-vous né et dans quelle famille avez-vous grandi ?

Le 14 novembre 1963, à Lyon. La famille de mon père était lyonnaise : ils étaient horlogers bijoutiers depuis trois générations, de vrais artisans. Mon père a été le premier à faire des études dans sa famille : l’école de commerce de Lyon. Par ma mère, je suis issu d’une famille luxembourgeoise.

Quel genre d’enfant avez-vous été ?

Très turbulent, très difficile mais aussi très gentil, très bon. Assez impertinent, je crois. Comme j’étais un enfant rebelle, il fallait me mater. A l’époque, on ne se demandait pas si les enfants souffraient quand on les frappait.

Votre père vous frappait ?

Je n’étais pas un enfant battu, mais la discipline ne rentrait qu’à coups de martinet.

Bon élève ?

Moyen parce que très indiscipliné, mais très attentif à ce qui m’intéressait : l’histoire, la géographie, les langues. Le reste…

Vous vouliez être journaliste mais vous avez fait des études de commerce…

C’était pour faire plaisir à mes parents. L’école de commerce, cela ne rapporte rien mais mène à tout. Mon goût pour le journalisme vient de l’enfance : je passais mon temps à écouter la radio, à lire les journaux. Mon père me disait : la seule différence entre la radio et toi, c’est que la radio, on peut la couper. J’étais une vraie pipelette. Et grâce à mes grands-parents luxembourgeois, je me suis intéressé très tôt à la vie de mes souverains. A l’âge de 8 ans, je suis rentré après des vacances au Luxembourg et j’ai dit à mon père : on n’a pas de grand-duc, nous ? Progressivement, je me suis intéressé à toutes les familles royales, découvrant qu’ils étaient presque tous cousins… C’était passionnant.

Vos amis partageaient-ils votre passion ?

Ils me prenaient pour un ringard ! Mes parents aussi : ils m’appelaient "le vilain petit canard". Ils se demandaient, comme ceux de Michel Drucker : qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Et tout a commencé très vite.

Je suis devenu spécialiste des familles royales et je suis entré à 22 ans au magazine "Dynasties". De là, je suis passé à "Jours de France", racheté par "Madame Figaro". On m’a appelé à la radio, à Europe 1, France Inter, RTL. J’ai fait toutes les radios. Tout cela a été très vite sans que j’envoie la moindre lettre de motivation. Mais je ne voulais pas rester confiné dans l’histoire des rois et des reines : j’étais aussi passionné par l’art, la culture et surtout l’histoire. Un jour, on m’a laissé vivre de cette passion et France 2 m’a offert d’animer des émissions sur l’histoire à une heure de grande écoute.

Qu’est-ce que vous cherchez dans votre métier ?

Avant tout, partager. Partager ma passion des familles royales, de l’histoire, de la culture sous toutes ses formes. Et l’humour aussi. Le vrai moteur de ma vie, c’est ma passion sinon, on ne se lève pas tous les jours, depuis 18 ans, à 7 heures pour aller à la radio. Mes passions se sont affinées au fil du temps : je veux vouer ma vie à l’histoire et au patrimoine.

Les Français, finalement, sont très nostalgiques, de leur monarchie.

La France est une république monarchique et la Belgique est une monarchie républicaine… Moi, je suis profondément monarchiste. J’ai compris que ce système était le meilleur et permet vraiment de garantir la démocratie. Monarchie et démocratie sont les deux faces d’une même médaille. Dans une république comme la France, il y a toujours deux équipes de foot qui s’affrontent et c’est le capitaine de l’une des deux qui doit devenir l’arbitre. Cela ne peut pas marcher.

Le système a évolué grâce à votre ami Emmanuel Macron…

Ce n’est pas mon ami. Je ne fais pas de politique mais je trouve que la France a retrouvé un peu de grandeur avec notre nouveau président de la République. D’ailleurs, il se comporte comme un roi. Il essaye de rassembler, de réunir.

Quand on parcourt la France, on a le sentiment que le patrimoine est protégé et bien entretenu. Vous dites au contraire qu’il est en danger…

Oui, il est en danger, il est à l’abandon parce que les dotations de l’Etat se sont complètement racornies. Les mairies, les régions, les départements n’ont plus les moyens d’entretenir le patrimoine. Les familles privées qui possèdent encore du patrimoine doivent payer des impôts de mutation tels qu’ils sont obligés de vendre. Or le patrimoine est une industrie qui rapporte et qui n’est pas délocalisable. Alors, défendons-la. Dans les prochains temps, si tout va bien, je mènerai une mission pour essayer de voir, avec tous les acteurs, comment sauver le patrimoine. Je suis prêt à m’investir auprès de la ministre française de la Culture ou de la Première dame.

En matière de patrimoine, vous avez montré l’exemple…

J’ai dépensé mon argent et me suis endetté jusqu’à la fin de mes jours, sans rien demander à personne. J’ai racheté et sauvé le collège royal et militaire de Thiron-Gardais, dans le Perche, près de Chartres. J’en ai fait un musée. L’été, il est ouvert au public qui vient nombreux. Je ne cherche pas à tout prix à rentabiliser mais l’initiative a créé de l’emploi. J’ai engagé cinq personnes. Et pour la restauration, j’ai fait travailler tous les artisans du village et de la région. Ensuite, le village a rouvert son auberge : les dix chambres y sont souvent occupées. Le tourisme patrimonial a un impact favorable sur l’économie locale des territoires.

Vous présentez une émission "Secrets d’histoire" qui a un très grand succès. Le but est de partager l’histoire mais aussi de sensibiliser les Français à la connaissance…

Les peuples sont oublieux des leçons du passé. Or un peuple qui méconnaît son histoire se condamne à revivre les heures les plus sombres. Voyez la montée des populismes. Il faut donc réexpliquer l’histoire pour éviter que les drames ne se reproduisent. Mais c’est comme un serpent de mer; les mêmes remugles reviennent. La "bête immonde" est là qui ne demande qu’à renaître sur le terreau de la pauvreté, de la désocialisation, de la "déculturalisation" des gens. Lutter contre l’ignorance, c’est lutter contre la bêtise.

A plusieurs reprises, vous avez tenu des propos très solidaires à l’égard des réfugiés qui fuient les pays en guerre.

Pour mon émission "Le village préféré des Français", j’ai traversé plusieurs fois l’Ardèche ou la Lozère. Je vois des villages entiers vides, à vendre. Il n’y a plus rien. Dans d’autres, la vie est au ralenti : il n’y a plus un tailleur de pierre, un couvreur, un menuisier. Ouvrons ces villages ! Plutôt que d’avoir des camps de réfugiés, invitons-les à venir mettre leur savoir-faire au service de ces villages et reprendre une vie digne.

Les Français ont peur…

Oui. Mais c’est curieux. Les villages qui ont le plus voté pour le Front national sont ceux où, bien souvent, il n’y a pas un seul étranger. Et dans les villes où il y a un brassage de plusieurs nationalités, voyez Paris, la force du FN est limitée. Dans mon village, tout est blanc de blanc, il n’y a pas un seul étranger, le FN fait 50 %… C’est la peur de l’inconnu. Je pense au contraire qu’il faut tendre la main. Je n’essaie pas de donner des leçons. Par mon action au quotidien, j’essaie simplement d’être un bon citoyen dans mon pays.

© Johanna De Tessieres

"La mort ? Je m’y prépare tous les jours comme si c’était le dernier"

Dans cette vie bien remplie, comment vous ressourcez-vous ?

Je passe deux mois par an à Paros, en Grèce. Là, je fais le point sur ma vie, j’essaye de voir si je suis toujours fidèle à mes rêves d’enfant, si je ne me suis pas égaré en route.

Verdict ?

Plutôt bon. Je fais mon travail sérieusement et je ne me prends pas au sérieux.

Vous donnez l’image d’un mondain…

Absolument pas ! Je n’ai pas le temps. Ma vie est surprenante. Un jour, je suis à la ferme avec mes amis, je remets le prix du meilleur boudin. Le lendemain, je suis reçu en audience par un roi. Certains imaginent que je vis comme les gens dont je parle. Pas du tout. Je fais mes courses moi-même. Je bosse tout le temps, même le soir quand je dois rendre des papiers : j’écris pour pas mal de journaux.

Drogué au travail ?

Ce n’est pas une addiction, c’est une passion. Mais je reconnais que je dois apprendre à dire non. Avant, je disais oui à tout. Mon objectif n’est pas de montrer ma tête à la télé tous les jours.

Comment vivez-vous votre célébrité ?

Bien. Les gens sont gentils avec moi. Le début de la fin, c’est quand vous vivez avec des lunettes noires pour que les gens ne vous reconnaissent pas. Il y a des inconvénients à la notoriété. Mais quand, dans les rues de Bruxelles, les gens m’arrêtent toutes les cinq minutes pour faire un selfie, je dis toujours oui.

Quelle vie spirituelle avez-vous ?

J’ai soif de sacré. Je ne suis ni croyant ni pratiquant mais je crois au sacré. On a un loyer à payer sur terre, on n’y est pas par hasard. On est là pour jouer un rôle. Chacun a sa mission, à nous de la trouver. Moi, j’ai trouvé la mienne : défendre l’histoire, le patrimoine, et peut-être expliquer à ceux qui vivent en monarchie pourquoi c’est le meilleur des régimes. La spiritualité, c’est aussi arrêter de toujours vouloir dégommer ce qui a de la valeur. On adore les jeux de quilles et on détruit l’Eglise, la justice, l’armée, la politique, la monarchie. Quand on aura tout détruit, que restera-t-il ? le chaos ? La spiritualité, c’est s’élever, élever notre âme, faire des choses qui nous dépassent. Moi, j’essaie de rêver ma vie plus haute que je ne suis dans ma condition de pauvre mortel.

Pensez-vous à la mort ?

Tout le temps. Je m’y prépare tous les jours comme si c’était mon dernier jour. J’en veux beaucoup à ceux qui ne la préparent pas. J’en veux à ceux qui partent en laissant leur patrimoine à l’abandon. Je pense toujours à cette phrase de Guitry qui, montrant les mains de sa dernière femme, disait : " Ce sont ces mains qui fermeront mes yeux et ouvriront mes tiroirs."

Qu’y a-t-il après la mort ?

Je ne sais pas. Je ne suis pas impatient, pas inquiet non plus. J’essaie que ma vie soit bien remplie. Je n’aime pas les vies pour rien, les vies à attendre.

Une journaliste a écrit que vous étiez un "touchant mélange et complexe de solitude et d’altruisme". Vous vous reconnaissez ?

Ce n’est pas faux. Je suis à la fois dans le partage et la générosité et, en même temps, je suis un être solitaire. J’ai suivi la phrase de Cocteau : " C e que les autres te reprochent, cultive-le parce que c’est toi." J’ai fait de ma vie quelque chose qui me remplit pleinement : cette soif d’apprendre, de partager, de rencontrer des gens incroyables qui me nourrissent intellectuellement et émotionnellement, et ensuite de rendre cela au public. C’est cela que j’aime.

Comment vous définissez-vous ?

L’erreur fatale de nos métiers, c’est de se prendre pour un roi. Je ne suis que l’homme du temps qui passe. Je suis pétri de contradictions : je suis à la fois révolutionnaire et profondément conventionnel. Je suis souvent quelque chose et son contraire. Le doute me fait grandir et me fait avancer. Je ne suis ni dupe ni complice. Y compris de ce qu’on raconte sur moi. Les gens sont parfois excessifs dans leurs critiques et dans leurs louanges. Je reste à ma place pour éviter qu’on m’y remette.

Quel est votre regard sur la Belgique ?

Je crois qu’au fond je suis un Belge qui s’ignore. Ce que j’aime dans l’esprit belge, c’est qu’ils sont des francophones sans arrogance. Les Français peuvent être arrogants. Les Belges sont dans l’autodérision. Et j’adore leur humour. Une anecdote : au mariage du prince Laurent, le roi Albert II s’approche de moi et dit : "I ci je ne connais personne. Mais, vous, je vous connais parce que je vous vois à la télévision." Je lui ai répondu : " Je vais vous faire une confidence, Sire. Je ne connais personne à part vous, car j’ai vu votre visage sur les pièces de monnaie…" Il a beaucoup ri.

Vous arrive-t-il de rencontrer le roi Philippe et la reine Mathilde ?

Je les adore. Le roi Philippe a une profondeur incroyable, il a une vraie conscience de son rôle, une vraie spiritualité au sens noble du terme. Ce n’est pas la bigoterie que certains imaginent. C’est un grand roi. Il a compris que, dans cette monarchie, le Roi doit faire œuvre de silence, de discrétion et parfois parler à bon escient. Ce qu’il fait. La Reine, elle, irradie en Belgique et dans le monde. Ils font leur travail très sérieusement sans trop se prendre au sérieux. On sent aussi que c’est une vraie famille. Cela fait du bien.

© Johanna De Tessieres

Bio Express

1963. Naissance à Lyon. Après des études de commerce, il devient rapidement journaliste à "Dynasties" puis à "Jours de France" racheté par "Madame Figaro" dont il devient rédac chef adjoint.

1992-1997. Il tient une chronique sur les familles royales sur Europe 1, avant de rejoindre RTL (Les Grosses têtes) passe à France Inter puis revient à RTL.

2005 . Sur Canal +, il anime "20 h 10 pétantes", où sont révélés Florence Foresti et Stéphane Guillon.

2006. Il arrive à France Télévisions. Dans "Secrets d’histoire", il partage sa passion avec les Français.