Opinions

Une chronique de Barbara Saintes, professeure de sciences en région bruxelloise.


Ces enfants de 12 à 15 ans sont notre avenir. Ils sont pleins de vie et d’envies, cachés sous des tonnes de manque de confiance en soi. Qui s’exprime parfois avec violence… 

Pourquoi gâcher son talent et son intelligence pour aller enseigner à des sales gamins qui s’en foutent ? Telle est la question qui m’a été plusieurs fois directement posée, ou sous-entendue entre 2 sourires gênés par cette pensée non puritaine, lorsque j’ai décidé de quitter mon doctorat et "le brillant avenir qui s’offrait à moi" pour me lancer corps et âme dans l’enseignement des Sciences aux plus jeunes. "Tu fais prof ? Tu n’as rien trouvé d’autre ?" Eh bien oui, je suis prof, pourquoi ?

"C’est vrai, pour les congés c’est pratique…" "Tu veux vraiment aller travailler dans ces écoles difficiles, à indice socio-économique faible, tu sais il y a plein d’autres écoles ?" Ben oui, laissons-les tomber, tous ces enfants nés dans des milieux moins favorisés que le nôtre. Laissons-les vivre la vie qu’ils méritent, celle de leurs parents, de leurs grands-parents… qui peut-être rêvent mieux pour eux. Tu nais dans un milieu, tu y restes, et les moutons seront bien gardés.

Pourtant, en faisant ce choix de vie, j’ai décidé de dire non au déterminisme. Tout le monde peut devenir quelqu’un, pour autant qu’on lui donne les capacités et les clés pour. Ces enfants de 12 à 15 ans avec lesquels je travaille depuis deux mois sont notre avenir. Ils sont pleins de vie et d’envies, cachés souvent sous des tonnes de manque de confiance en soi. Qui s’exprime parfois avec violence… que voulez-vous, ce sont des enfants blessés. On leur a tellement dit, ou fait sentir (à travers les mêmes sourires gênés) qu’ils ne valaient pas la peine qu’on s’intéresse à eux, que les études, c’est pour les autres… qu’ils ont fini par y croire eux-mêmes.

Alors non, je ne suis pas "juste prof" avec ces enfants-là… je suis psychologue, je suis accompagnatrice, je suis confidente, je suis parfois le putching ball qui reçoit toute leur violence… pour ensuite être la main tendue. Il y a bien sûr des jours où on se dit que tout est perdu, qu’on n’arrivera à rien, qu’on va tout abandonner. Mais si on les abandonne, qui sera là pour croire en eux ?

Qui viendra aider Albin (1) qui boycotte les cours pour attirer sur lui l’attention de ses parents en procédure de divorce, et qui après maintes négociations s’est résilié à quand même essayer ? Qui viendra aider Carla (1), dont la mère a disparu de la circulation et qui vit seule avec un père quasi-absent ? Qui viendra écouter Youssef (1) qui "n’arrivera jamais à rien" et chez qui l’ambiance est "toute pourrie" ? Et ces enfants placés par le juge ? Et ceux qui s’occupent de leurs nombreux petits frères et sœurs ? Qui sera là pour tous ces jeunes qui ne demandent qu’à ce qu’on croie en eux, et qu’on leur laisse être encore un peu des enfants ?

Aujourd’hui, je peux dire que je ne regrette pas un seul instant mon choix de vie. J’ai rencontré parmi les profs des gens extraordinaires qui m’ont redonné foi en l’humanité. Et des enfants avec un cœur grand comme le monde, si on leur laisse l’occasion de le montrer. Ils sont comme vous, ils sont comme moi. Ils ne demandent qu’un peu d’amour pour éclore et devenir de grandes fleurs qui embelliront la société de demain, au lieu d’accumuler la rancœur qui nous explosera à la tête.

Alors, à quand une reconnaissance pour tous ces gens qui font un boulot magnifique ? Et à quand plus de moyens pour l’enseignement, qui permet tous les jours à des jeunes de se développer sainement, plutôt que dans le sécuritaire qui ne donne qu’un sentiment apparent d’harmonie… jusqu’à ce que la rancœur et le désarroi, emmagasinés par des années de dévalorisation, nous explosent en pleine face. Enlevons nos œillères, et répondons par l’amour de l’autre, brisons ce cercle de haine. Prenons nos jeunes en considération, croyons en leurs capacités. Car même s’ils nous en font voir de toutes les couleurs, ils n’attendent que ça, et par là nous pouvons en faire les citoyens responsables et investis de demain!

"Toute connaissance est vaine, s’il n’y a pas travail. Et tout travail est vide, s’il n’y a pas amour. Et lorsque vous travaillez avec amour, vous vous liez à vous-même, et aux uns et aux autres." Khalil Gibran, extrait de "Travail".

--> (1) Prénoms d’emprunt.

--> L'auteur participant au programme de Teach for Belgium.