Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, professeur de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.


En cette rentrée, j’ai un peu le sentiment d’être une de ces "kamikazes" qui va au casse-pipe par conviction.


Il y a un mois, nous nous trouvions en pleine période d’examens. Que dis-je ? Celle des "évaluations certificatives", néologisme permettant de différencier ces évaluations de celles qui ponctuent l’année et qui, elles, sont "formatives". Et même si 2017 fait déjà partie du passé et que 2018 avec ses vœux de bonheur s’annonce des plus épanouissants, j’aimerais y revenir.

Les examens pour les professeurs, c’est : "Génial, on va pouvoir voir l’aboutissement de tout un quadrimestre, voir si les élèves maîtrisent la matière, s’ils peuvent aller plus loin". "Enfin les élèves vont être obligés de donner le meilleur d’eux-mêmes, car ici les résultats comptent." (Les points sont-ils le seul moyen rationnel d’évaluer si les compétences sont acquises ou non ? Voici un autre débat.)

Les examens pour les élèves, c’est : "Je suis découragée, Madame, la matière s’est accumulée, je me sens submergé(e)". "Encore travailler ?" "Je suis fatigué(e), je me sens déjà en vacances."

Bon. Comme si souvent, il existe un petit décalage entre enseignant et apprenant ! Cela n’altère en rien l’enthousiasme du professeur, forteresse infaillible face à toute remarque accablante des élèves. Toute ? Non, certains commentaires acerbes et/ou attitudes désobligeantes résistent et il est parfois difficile de les relativiser, même en ayant deux semaines de vacances pour prendre du recul.

Jeudi 21 décembre 2017. Dernier examen. Une classe de 6e année, censée être bosseuse et faire preuve d’une certaine maturité. Examen écrit, d’abord, suivi ensuite d’un examen oral pendant lequel les élèves sont interrogés au sujet d’une lecture, l’idée étant de partir des thèmes du livre pour débattre, réfléchir et avancer ensemble sur certains sujets d’actualité. Résultat ?

Tricherie. Manque d’intérêt. Arrogance. Attaque(s). Découragement. Hermétisme. Défiance. Soupçon. Claquement de porte. Accusation. Désintérêt. Insignifiance. Enfantillage. Mauvaise foi.

Et de mon côté, une tonne de déception ! Même si, bien sûr, on ne peut pas faire une généralité des élèves, c’est le sentiment qui m’a envahie, accompagné de beaucoup de nervosité et de tristesse, et qui est venu me titiller ponctuellement au long des vacances.

J’ai toujours pensé qu’une des qualités essentielles du professeur était d’être audacieux. Car un professeur doit oser l’imprudence, être téméraire et oser retourner en classe quand un élève ne s’est pas bien comporté ou qu’une matière n’a pas du tout été intégrée. Ne pas se décourager, ne pas se montrer rancunier, faire semblant, comme s’il ne s’était rien passé la veille ou l’avant-veille. N’avoir aucune rancœur, car celle-ci entraîne l’agitation et le ressassement, puis la crainte… et être craintif, c’est se donner en pâture aux jeunes désireux de déstabiliser toute personne adulte se trouvant face à lui. Il s’agit de se montrer aventureux. Aventureux dans nos pratiques pédagogiques, aventureux dans nos réflexions, aventureux dans nos projets, aventureux en passant la porte de la classe.

Ce risque, chaque professeur le prend quotidiennement, face à ses élèves, d’une part, et d’autre part, avec ses élèves, afin de s’aider à s’accomplir. N’est-ce pas là le fondement de toute relation humaine ? En cette rentrée, j’ai un peu le sentiment d’être une de ces "kamikazes" qui va au casse-pipe par conviction. Et peut-être à la manière de ceux-ci, plus je me rapproche du moment-clé et moins ces convictions me semblent claires et solides. Les grands idéaux qui nourrissent le jeune professeur au début de sa carrière sont très vite malmenés et il s’agit d’avoir l’esprit bien ancré pour garder pied.

Heureusement, l’enthousiasme persiste ! Car une rentrée, c’est un renouveau ! Spécialement une rentrée scolaire doublée d’une nouvelle année civile elle-même gorgée de bonnes résolutions ! Alors, mes chers élèves, sans rancune ! C’est ce que je nous souhaite pour 2018.