Opinions

Une opinion du docteur Quentin Lamelyn.

J’ai pu constater cette semaine, non sans une pointe d’amertume diverses réactions d’acteurs de "terrain" chacun allant de son commentaire sur la problématique des études de médecine, comme si rien n’avait été fait jusqu’à maintenant. 

Las des sempiternelles guéguerres corporatistes et après avoir subi pendant 7 longues années tous les déboires du dossier (je fais partie de la génération qui n’avait plus d’INAMI, la fameuse double cohorte), il était selon moi nécessaire de remettre les pendules à l’heure et d’exposer de réelles pistes.

La réalité du terrain

Il est selon moi nécessaire de contextualiser le paysage des soins de santé en Belgique pour comprendre le cœur du problème. Si vous mettez les pieds ne serait-ce qu’une matinée dans un service hospitalier chez un généraliste, vous constaterez rapidement qu’il existe une réelle pénurie de médecins, c’est un fait. Il semble dès lors aberrant d’organiser le pugilat des futurs étudiants.

Il est intéressant de souligner que mes confrères assistants, maillons essentiels au fonctionnement des hôpitaux tirent la sonnette d’alarme quant à leurs conditions de travail scandaleuses qui, si nous ne formons pas assez de médecins, finiront par les mener à la dépression ou au burnout dont ils présentent déjà d’inquiétants signes.

Autre problème: le numerus clausus. Pour rappel, il existe un quota annuel préétabli de médecins pouvant exercer la médecine curative, quota entrainant inéluctablement une sélection en fin de parcours si aucun filtre en début ne permette une adéquation entre le IN et le OUT. Ceci-étant, Flamands comme Wallons, avons dépassé ces quotas allègrement avec ou sans sélection amenant le pays dans une énième crise politique. Le souci est que la situation entre les deux régions est incomparable, la Flandre est très loin de la pénurie de médecins, il lui est donc difficile de concevoir les énormes besoins du sud.

Enfin, il existe à l’heure actuelle de nombreuses étapes limitantes qui nous obligent à devoir composer avec des politiques partisanes, insensibles à la situation catastrophique qui se profile de notre côté.
Nous n’avons clairement pas la main sur le dossier et toutes nos décisions nécessitent l’aval du nord qui continue à faire la sourde oreille.

Que veulent les étudiants en médecine?

Lorsque la question d’une sélection est venue sur la table, nous avons décidé de sonder les étudiants en médecine. En est revenu le constat suivant : ce que veulent les étudiants en médecine c’est avant tout des garanties de pouvoir exercer la médecine curative à la fin de leur parcours. C’est pourquoi, sous cette condition, ils se sont montrés favorables à une sélection. Les avis quant à la méthode sont en revanche plus hétérogènes (concours, examen d’entrée,…).

Une solution pour le long terme?

Ces éléments en main, nous avons formé un groupe de réflexion dont l’objectif était d’élaborer un modèle qui inclut une notion fondamentale, pouvoir garantir à chaque patient belge une médecine de qualité, qu’il soit riche ou pauvre tout en gardant dans le coin de la tête la nécessité d’éviter aussi bien une pénurie qu’une pléthore de médecins.

Notre solution dans les grandes lignes passerait par un bachelier en sciences de la santé.
Ce bachelier serait accessible sans examen ni concours et commun à plusieurs disciplines. Un bachelier à la carte en fonction des disciplines d’intérêt. Celui qui veut faire médecine par exemple devra s’acquitter de modules particuliers (cours à option) en dehors du canevas de base, prérequis indispensable à la poursuite du cursus. L’étudiant étant libre de se préparer et de suivre les modules de plusieurs disciplines d’intérêt.

Ensuite, l’accès au master des différentes branches se ferait par postulation avec entretiens oraux comme c’est le cas aux USA par exemple. 

Quels avantages ?
- Le bachelier est ouvert à tous, il permet à tous les candidats de se mettre à niveau à leur rythme gommant ainsi la sélection sociale d’un examen d’entrée qui je le rappelle écarte systématiquement 1/3 des futurs meilleurs médecins.
- Ce bachelier permet de se réorienter facilement dans d’autres disciplines du même registre sans avoir à refaire tout un cycle.
- Le système de postulation avec entretiens permet de valoriser les compétences non-cognitives, les candidats empathiques, humains, engagés qui sont statistiquement les plus « doués » dans la pratique d’une bonne médecine. Je me remémore d’ailleurs parfaitement la diapositive présentée lors d’un congrès sur la pédagogie médicale à Oxford, un Iceberg dont la partie immergée représentait toutes ces compétences « secondaire » qui étaient ce qu’il fallait valoriser selon la maitresse de conférence puisque les plus corrélées à la qualité du candidat.
- Le système de postulation ne serait pas limité par un système de quota strict, il serait dommage et illogique de se priver d’excellents candidats comme il serait dommage d’accepter de très mauvais à tort.

Mais dans l'immédiat?

De tels changements (s’ils avaient lieu) ne se feront pas du jour au lendemain restons pragmatiques et la période de transition devra tenir compte des réalités du terrain exposées ci-dessus.
Il est dès lors indispensable de garantir au plus vite un INAMI à tous les étudiants actuellement dans les études de médecine mais aussi à tous ceux qui les entameront prochainement. Les politiques fédérales nous ont imposé un système faillible, qu’ils en assument les conséquences. Il est inenvisageable qu’une sélection s’opère en fin de parcours.
Le numerus clausus est un fardeau, un non-sens basé sur des notions biaisées (en l’absence de pléthore il n’y a pas de corrélation entre nombre de médecin et augmentation des coûts en soins de santé), il est grand temps qu’il disparaisse au profit d’une sélection juste et cohérente.

Je déplore le fait qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune solution capable de satisfaire tous les aspects du dossier, aucune bonne réponse à donner… C’est pourquoi il est urgent de revoir l’ensemble du système et éviter les erreurs du passé en gardant bien en tête d’une part qu’il est nécessaire de fournir des garanties aux étudiants actuels sans nier pour autant la menace d’une pénurie sans précédent qui plane au-dessus de nos soins de santé. Je souhaiterai rappeler à mes compatriotes du Nord qu’un malade ne s’arrêtera pas à la frontière linguistique.

Au monde politique, syndicaliste, aux professionnels de la santé, étudiants, il est plus que temps de mettre fin à toutes ces querelles intestines, ce dossier n’a que trop servi de tremplin médiatique, de substrat aux bras de fer politiques.
Que chacun mette de l’eau dans son vin, prenne le courage de venir autour de la table pour que nous puissions enfin trouver une issue favorable à ce dossier.
Il s’agit d’un enjeu de santé publique majeur dont dépendent de nombreux patients et de nombreux étudiants, vous n’avez pas le droit de mettre une hypothèque sur leur avenir.