Opinions

Une opinion de Jean-Paul Lambert, recteur honoraire de l'Université Saint-Louis (Bruxelles) et membre de l'Académie royale de Belgique.


En matière d’orientation d’études, il est convenu de déplorer le manque d’intérêt pour les matières scientifiques et l’attrait excessif des sciences humaines. Sauf que, dans la réalité, on n’en est plus là. Car les étudiants tiennent compte, plus que par le passé, de la perspective de décrocher un emploi.

Le thème du choix des orientations d’études universitaires fait l’objet d’une attention justifiée de la part des médias. Cette attention est attisée, à intervalles réguliers, par des déclarations suggérant que les orientations d’études choisies par les étudiants universitaires ne correspondraient pas (ou plus) aux "besoins de la société".

Le discours convenu pourrait s’énoncer comme suit : "On enregistre, depuis quelques années, une relative désaffection pour les filières universitaires du secteur des sciences. Ainsi, en dépit des campagnes de sensibilisation menées depuis de nombreuses années auprès des élèves du secondaire, ces derniers continuent à se détourner des matières scientifiques pour se réfugier en masse dans les filières universitaires du secteur des sciences humaines et sociales. Il conviendrait donc d’orienter les étudiants vers des filières davantage en adéquation avec les besoins de la société".

Certes, la plupart de ces interventions ne font que reprendre, sans en analyser la pertinence, des propos entendus par ailleurs. Mais, à force de se voir répété, ce discours semble avoir acquis une certaine recevabilité. Or, celui-ci apparaît, à l’examen, très insuffisamment étayé.

Des sciences hétérogènes

Nous menons actuellement une analyse critique de la pertinence des préoccupations exprimées en examinant successivement les informations disponibles en matière d’insertion professionnelle, l’évolution des nouvelles inscriptions dans les différentes filières d’études et les résultats de comparaisons internationales permettant d’évaluer, dans une approche de "benchmarking", dans quelle mesure les choix opérés par nos jeunes en Fédération Wallonie-Bruxelles (FBW), s’écarteraient des choix opérés par leurs condisciples à l’étranger. Cette analyse mène à des conclusions qui n’appuient pas le discours convenu.

Les informations disponibles en matière d’insertion professionnelle des différentes filières universitaires sont assez pauvres en FWB, mais plus riches en Communauté flamande. Il en ressort que, dans chacun des grands secteurs d’études, certaines orientations d’études présentent des perspectives d’une insertion professionnelle plus aisée - tandis que d’autres présentent des perspectives d’une insertion professionnelle moins facile - que la moyenne universitaire.

Ainsi, pour prendre un exemple significatif, le secteur des sciences, qui a effectivement vu se raréfier les inscriptions, est en réalité très hétérogène : il comprend aussi bien le domaine des sciences de l’ingénieur, qui garantit une insertion professionnelle très aisée, que le domaine des sciences, dont les diplômés semblent souffrir d’une insertion professionnelle particulièrement malaisée.

Recul des sciences humaines

L’examen détaillé de l’évolution, au cours des dix dernières années, des nouvelles inscriptions dans les différentes filières d’études universitaires révèle trois choses.

1o Si l’on s’en tient au niveau des grands secteurs d’études, on constate que le recul du secteur des sciences s’accompagne aussi d’un recul du secteur des sciences humaines et sociales. Cette observation invalide le discours convenu qui impute le recul des vocations pour le secteur des sciences à des choix (jugés malheureux) de jeunes qui se "réfugieraient" en masse dans les sciences humaines et sociales.

En réalité, au cours de ces dix dernières années, c’est l’explosion spectaculaire des inscriptions dans le domaine des sciences médicales qui a boosté le secteur des sciences de la santé, au détriment des deux autres secteurs d’études.

2o Les évolutions respectives des secteurs des sciences et des sciences de la santé révèlent que ces deux secteurs sont alimentés par un même "pool de recrutement" constitué des jeunes (très majoritaires) qui, au cours de leur secondaire, avaient mis une dose importante de matières scientifiques à leur programme.

Les campagnes de sensibilisation aux matières scientifiques dans le secondaire ont donc bel et bien porté leurs fruits, mais avec la conséquence (non anticipée) d’un engouement à ce point exceptionnel pour le domaine des sciences médicales (dont les programmes comportent une forte dose de matières scientifiques) qu’il a littéralement siphonné les vocations pour le secteur des sciences.

3o Au sein de chacun des grands secteurs, certains domaines d’études ont vu leur part progresser ou, tout au moins, mieux résister que d’autres, face à la déferlante des sciences médicales. A l’analyse, il apparaît que ces domaines d’études sont précisément ceux qui présentent les meilleures perspectives d’insertion professionnelle.

La perspective d’un boulot

Dans le choix de leur orientation d’études, les étudiants semblent donc, plus que par le passé, prendre en compte les perspectives d’insertion professionnelle.

La comparaison avec la Communauté flamande nous apprend que, si les proportions d’étudiants universitaires de 1e génération optant pour le secteur des sciences humaines et sociales sont très proches dans les deux Communautés, il en va différemment du secteur des sciences (plus grande proportion en Communauté flamande) et du secteur des sciences de la santé (moins grande proportion en Communauté flamande). A l’analyse, ces différences tiennent essentiellement à la proportion considérablement plus réduite d’étudiants s’engageant dans des études de médecine en Communauté flamande, du fait de l’examen d’entrée (en sciences médicales et dentaires) qui y a été instauré dès 1997.

Sciences et technologies en déficit

La Flandre n’a donc pas connu - au contraire de la FWB - le phénomène de siphonnage des vocations pour le secteur des sciences provoqué par l’explosion des inscriptions en sciences médicales.

Les statistiques disponibles permettent des comparaisons internationales au niveau de l’ensemble de l’enseignement supérieur (plutôt que du seul enseignement universitaire). En comparaison de ses voisins européens et de ses partenaires de l’UE et de l’OCDE, la Belgique apparaît comme attirant plutôt moins de nouveaux étudiants dans le secteur des sciences humaines et sociales. Elle présente néanmoins un déficit en matière de vocations pour le secteur des sciences et technologies : déficit léger pour les sciences de l’ingénieur mais plus sévère pour les sciences.

A l’analyse, ce déficit du secteur des sciences et technologies s’explique uniquement par la propension belge à attirer une proportion "anormalement" élevée d’étudiants vers les filières des sciences de la santé (et, plus accessoirement, vers les filières préparant au métier d’enseignant de l’enseignement obligatoire).

La question du choix des orientations d’études est trop importante pour se satisfaire d’opinions insuffisamment étayées. Nous formons le vœu que notre contribution permette de nourrir un débat plus lucide car mieux documenté.


Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction.