Opinions

JACQUES FRANCK, CHRONIQUEUR

Valéry Giscard d'Estaing n'a pas eu tort de mettre sur la place publique la question de savoir si l'Union européenne devait inclure la Turquie. Non, a-t-il répondu. Oui, répliquent quelques-uns des chefs d'Etat et de gouvernement qui devront se prononcer, le 12 décembre, à Copenhague. Des historiens, des géographes, des juristes de tous poils avancent des arguments pour ou contre le caractère `européen´ de la Turquie. Tel pense que la Turquie est d'Europe parce que Hérodote d'Halicarnasse, Strabon, Esope ou Thalès ont vécu dans l'Anatolie actuelle, comme si les Grecs du VIe iècle avaient quoi que ce soit de commun avec les Anatoliens d'aujourd'hui. Tel autre explique que les Turcs sont européens parce qu'ils ont dominé dans les Balkans pendant trois siècles, mais demandez donc aux Roumains, aux Grecs, aux Bulgares le souvenir qu'ils en ont gardé! D'ailleurs, l'Empire ottoman a aussi englobé l'Egypte et le Maghreb: Ankara se considère-t-il africain pour autant? Restons sérieux: si la Turquie a une tête en Europe (Istanbul), son corps est en Asie.

La plus essentielle question, me semble-t-il, est ailleurs. Elle consiste à savoir quelle Europe nous sommes, quelle Europe nous voulons. Dans une analyse claire et mesurée, Philippe Raynaud, professeur de science politique à Paris II, distingue trois idées de l'Europe, toutes trois présentes dans la construction européen, mais susceptibles aujourd'hui d'entrer en conflit: 1) l'idée d'une Europe des droits de l'homme, `potentiellement ouverte à toutes les nations qui adopteront son modèle politique´, une Europe abstraite donc, de nature purement éthique et juridique, celle qui fait la leçon au monde entier au sujet de la peine de mort, ou qui s'arroge une compétence universelle pour juger les contrevenants à ses idéaux; 2) l'Europe de l'Etat moderne et de la nation, qui suppose des territoires limités et une certaine idée de la puissance (`sauf à renoncer explicitement à toute politique étrangère et de sécurité commune, on voit mal comment cette articulation entre l'inscription territoriale et l'idée universaliste de la liberté pourrait totalement disparaître de la conscience européenne´); 3) l'Europe en tant qu'unité de civilisation, née d'une longue expérience historique, et dont les pères fondateurs de 1958 voulaient l'unification politique tant pour mettre fin à des guerres fratricides que pour contrecarrer son déclin (`Le Figaro´ du 28 novembre 2002).

Ces trois conceptions de l'Europe se sont longtemps mêlées, mais aujourd'hui, pense le professeur Raynaud, semblent assez profondément en crise aussi bien le projet de l'Europe-puissance que l'idée d'Europe-civilisation, `ce qui a pour effet, de ne plus définir l'Europe que par son ouverture indéfinie´. Est-ce cela que nous voulons? C'est notre réponse à cette question qui doit déterminer celle que nous donnerons à la question de savoir, non pas si la Turquie EST européenne, mais si elle a sa place dans l'Union européenne. De savoir aussi s'il suffira, demain, de satisfaire à des exigences démocratiques et à des règlements commerciaux, d'élire des députés ou d'abolir la peine de mort, pour entrer dans l'Europe des Droits de l'Homme, au nom de Kant, Voltaire et Victor Hugo?

En fonction de ces critères, la Turquie est-elle aujourd'hui compatible avec l'Europe? Que signifie l'islamisme modéré dont se réclame le vainqueur des dernières élections: la charia seulement allégée de la lapidation pour les femmes adultères ou de la peine de mort pour blasphème? De façon plus générale, l'Islam est-il soluble dans la démocratie, comme se le demandait récemment le `Courrier international´ ? Quelle place Erdogan et son mouvement réservent-ils aux non-musulmans dans un Etat qui, sans persécutions visibles ni formelles, les a réduits à n'être plus que cent mille chrétiens, majoritairement installés à Istanbul, et 25000 juifs, contre 2 millions d'Arméniens, 1500000 Grecs, plusieurs centaines de milliers de Syriaques, et un demi-million de juifs dans l'Anatolie d'il y a cent ans! Et quid de la laïcité imposée par le génial Ataturk, mais constamment rognée depuis sa mort: administration publique islamisée, retour de l'arabe pour les appels à la prière, réintroduction de l'enseignement coranique dans les écoles primaires, port du voile, etc.

Il ne devrait pas être scandaleux de répondre et d'obtenir des réponses à ce type de questions, avant de répondre à la requête d'Ankara. Pour autant, cette réponse doit-elle être a priori négative? Non. Mais elle doit s'accompagner de balises, si l'on veut que l'opinion publique dans nos pays admette l'élargissement de l'Europe à la Turquie.

Si l'on pense qu'en refusant l'entrée de la Turquie, l'Europe risque de la jeter dans un islamisme violent, alors qu'Ankara pourrait faire barrière à toute tentative de retour à l'Islam politique; si l'on pense comme Michel Rocard qu'en refusant l'entrée de la Turquie, l'Europe compromettrait l'intérêt stratégique qu'elle a à assurer ses approvisionnements pétroliers dans les Républiques turcophones d'Asie, et aggraverait l'anti-occidentalisme dans le monde musulman; si l'on pense qu'en refusant l'entrée de la Turquie, l'Europe contribuerait à étrangler un peu plus les communautés chrétiennes et juives qui subsistent déjà si difficilement; si l'on pense que M. Erdogan offre une occasion unique d'aider la Turquie à sortir de son marasme économique et de fixer par là même sur place des populations tentées sinon d'émigrer; si, d'une façon plus positive, l'on pense que l'inclusion de la Turquie en Europe peut contrebalancer l'arrivée de ce poids lourd (sa population équivaut à celle de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l' Angleterre ou de la France) par l'exemple d'une conciliation sans précédent de l'Islam et de la liberté, qui pourrait inspirer tout ce qu'il y a de jeune et de progressiste dans le monde musulman (la pensée musulmane a toujours valorisé la justice, mais s'est aussi toujours accommodée de l'absence de liberté, déplorait récemment l'écrivain islamique syrien Mohamed Chahrour, qui souhaite moins une réforme politique qu'un renouveau d'une pensée coranique sclérosée); si la Turquie reste laïque, si elle tolère la liberté intellectuelle, et donc le droit de choisir sa religion, ses livres, ses films, son mode de vie, son conjoint; - alors, oui, disons aux Turcs que nous sommes prêts à ouvrir des négociations à une date à déterminer. Donnons-nous toutefois le temps d'apprécier sans précipitation les accords à conclure, les réalités à constater, les promesses à vérifier. S'interdire l'espérance d'un succès serait une erreur. Mais manquer de discernement serait une faute.

© La Libre Belgique 2002