Opinions

Les pressions conjuguées de la concurrence mondiale, des défis sociaux, environnementaux, climatiques et démographiques ou encore de la raréfaction des ressources appellent des réponses urgentes et énergiques pour sortir de la crise tout en préservant notre modèle social et la durabilité de notre environnement.

Il faut que l’Europe redevienne précurseur en développant un nouveau type de croissance - durable - dont les moteurs seront la connaissance et l’innovation, et de moins en moins l’exploitation de ressources naturelles épuisables. Il s’agit d’investir dans la transformation de l’économie vers une économie de la connaissance, dont le moteur ne peut être que la recherche et l’innovation.

De plus, nous ne pourrons pas faire face à ces grands défis si nous continuons à agir en ordre dispersé. C’est au niveau européen qu’il faut concevoir et coordonner cette stratégie de transformation de nos économies. Tout cela ne se fera pas sans moyens, ni sans une forte volonté politique de changement.

C’est dans ce contexte qu’il faut placer le plan "Une Europe pour l’Innovation" que la Commission européenne vient de déposer et qui est aujourd’hui à l’examen des ministres de la Recherche et des ministres de l’Industrie. Ce plan de la Commission européenne va-t-il tout résoudre par lui-même ? Evidemment, non. Je le considère pour ma part comme l’inventaire parmi les plus complets de tous les handicaps dont souffre l’Europe en matière de recherche et d’innovation, et des pistes de solutions pour aller vers la nouvelle économie européenne basée sur la connaissance et l’innovation. En matière européenne, il ne faut pas perdre de vue que s’il appartient à la Commission de proposer, ce sont les Etats membres qui disposent.

Nous avons devant nous une opportunité exceptionnelle : la volonté du président Van Rompuy de consacrer à la recherche et à l’innovation le Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de décembre prochain. Nos dirigeants au plus haut niveau, souvent accaparés par la gestion des crises à court terme, vont porter leur regard vers le moyen terme. Le plan "Une union pour l’innovation" leur offre une palette de mesures dans laquelle ils vont pouvoir puiser pour donner des impulsions dont je suis certain qu’elles seront ambitieuses.

La recherche et l’innovation doivent être reconnues comme une cause d’intérêt général, aussi bien au niveau communautaire que national et régional. Il faut s’attaquer plus résolument aux obstacles qui handicapent l’Europe : la fragmentation, la dispersion, la complexité, les concurrences inutiles entre Etats membres. L’Europe souffre d’un manque significatif de chercheurs et de personnel scientifique et technique qualifié et est handicapée par une trop faible culture du risque et de l’innovation. Depuis 1984, les programmes-cadres successifs de recherche-développement ont largement permis aux chercheurs européens de mieux se connaître et de travailler ensemble. Il faut à présent aller plus loin en termes de mise en commun des moyens humains, techniques et budgétaires. C’est le Conseil européen qui a la capacité de donner l’impulsion nécessaire pour que les gouvernements des 27 et la Commission européenne s’engagent à présent pour une vraie convergence des politiques de recherche et d’innovation.

De plus, dans l’Europe d’aujourd’hui, il est fondamental de trouver les chemins les plus courts entre la recherche appliquée et le marché. Ces chemins passent en particulier par les PME, ce qui suppose l’acquisition du "réflexe PME" dans toutes les mesures et dans tous les programmes. L’innovation est inséparable du maintien en Europe d’une base industrielle vigoureuse; l’inverse est tout aussi vrai.

Reste la question la plus difficile : les moyens. La crise économique et financière a creusé les déficits publics et elle contraint aujourd’hui les gouvernements à opérer des choix budgétaires douloureux pour retrouver le chemin du désendettement tout en assumant les conséquences socio-économiques de la crise. Malgré toute la difficulté de ces choix, ce serait une profonde erreur de sacrifier la recherche et l’enseignement, qui sont des investissements essentiels pour les générations futures. Le retour à la croissance et l’évolution vers la nouvelle économie européenne basée sur la connaissance et l’innovation requièrent justement une accélération des investissements en recherche-développement.

Si le plus gros de cet effort reposera sur les Etats et les Régions, on ne voit pas pourquoi les budgets que l’Union européenne consacre à la recherche n’augmenteraient pas dans la même proportion. Et encore, je ne crois pas que nous puissions nous satisfaire de ce qui ne serait au mieux qu’un statu quo. J’ai la conviction que nous devons faire évoluer la répartition des moyens consacrés aux politiques de recherche, qui - il faut le souligner - restent financées à 95 % au niveau national et régional et à seulement 5 % au niveau communautaire. Quoi qu’on en pense, sans une augmentation des moyens communautaires et sans une plus grande mise en commun des politiques et des ressources humaines, techniques et budgétaires, les objectifs seront difficiles à atteindre.

On ne sera pas naïf au point de sous-estimer les réticences de beaucoup d’Etats membres à contribuer davantage au budget européen, voire la difficulté objective pour eux de le faire : la levée de boucliers contre l’impôt européen est très révélatrice à cet égard. Aujourd’hui, le budget européen n’est plus celui d’une "Union", avec ses ressources propres, mais celui d’une organisation internationale classique. Pour citer le Professeur André Sapir : " Ce budget, qu’on aurait voulu comme un instrument de politique communautaire, est en fait un objet de négociation entre pays, puisque chaque pays verse sa quote-part, mais souhaite un "juste retour". On s’inscrit dans une logique qui est l’inverse d’une logique communautaire."

Entre un tel carcan et l’ampleur des défis que l’Europe doit affronter, comment faire l’impasse sur la question des ressources propres de ce "nain budgétaire", terme utilisé par le député européen Alain Lamassoure pour qualifier l’Union ?

Dans cette Europe en crise, ceux qui ne veulent se résigner ni au déclin, ni au recul de l’ambition communautaire européenne doivent se mobiliser pour maintenir la recherche et l’innovation parmi les priorités de l’agenda. C’est dans cet esprit que la présidence belge de l’Union européenne continuera à agir dans les trois mois qui viennent.