Opinions

Un texte de Betsy Vivegnis, étudiante à l'ULB.

Aujourd’hui, comme tous les jours, j’ai descendu la rue où je vis.

Aujourd’hui, comme souvent, je descends cette rue pour prendre un bus ou un métro. D’habitude, je vais faire mes courses, je vais boire un verre, je vais travailler. Sauf qu’aujourd’hui, je me rends à l’université pour aller bosser sur mon mémoire. Je suis préoccupée. Je me demande comment je vais faire pour finir tout ce qu’il me reste à faire en si peu de temps. Bref, je suis dans ma bulle.

Aujourd’hui, je tire une gueule jusque par terre, je suis cernée, je n’ai pas envie de sourire, j’ai peu dormi. Hier, j’ai bu un verre. Ce n’était pas malin dans cette période.

Aujourd’hui, je porte un col roulé, un pantalon, une longue veste noire. Il pleut.

Aujourd’hui, comme depuis quelques mois, je change de trottoir quand je descends cette rue. Je ne veux pas croiser cette bande de jeunes “zonards” qui squattent la devanture du coiffeur. Ils me connaissent, je passe par là tous les jours. Pourtant, c’est à chaque fois pareil. Je sens leurs regards sur moi, ils me reluquent.

Alors j’avance la tête baissée, je fais semblant de rien. J’ai pris l’habitude de mettre mes écouteurs, même sans musique. Je veux juste qu’ils pensent que je ne suis pas attentive. Et des fois, quand j’oublie mes écouteurs, je fais semblant d’envoyer des SMS. D’autres fois, j’appelle mes parents pour ne rien dire de spécial, mais juste pour pouvoir dire “Coucou maman” haut et fort quand j’arrive à leur hauteur. J’imagine que dire "maman" ne va pas leur donner envie de m’accoster. Et parfois, ils m’interpellent, ils me complimentent. C’est censé faire plaisir de recevoir des compliments. Mais pas ceux-là : “Hé t’es jolie!”, “Hé dis pas merci”, “Hé ma mignonne”, “Très charmante”, “Réponds pas connasse”. Je passe mon chemin. Je continue d’avancer, la tête baissée.

Aujourd’hui, c’était peut-être la fois de trop:
« Vous êtes très mignonne. »
Je nie.
« Elle le sait qu'elle est mignonne. »
Je nie.
« Je l'emmerde. »
Je nie toujours.
« Hé je t'emmerde. »

Je continue d’avancer, le regard baissé. Je me dis que je n’ai qu’à faire genre que je ne comprends pas le français… Quelques secondes passent et un sentiment de révolte m’envahit. Mais qu'est-ce que je peux faire ? Je suis toute seule, mon bus arrive, ils sont trois. Alors j’avance d’un pas plus décidé. Au fond de moi, je bouillonne. Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer. Je me dis que ce n’est pas normal. Je monte dans ce bus et je réalise.

Dans ce bus qui m’emmène à la bibli, je me demande ce que je peux faire dans pareilles circonstances. Et comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, je me fais des scénarios sur ce que j’aurais peut-être dû faire. Je me dis que j’aurais peut-être dû leur répondre quelque chose même un simple merci, par provocation. Et je vous assure, si je n’avais pas été seule, je pense que je leur aurais répondu quelque chose ou je leur aurais lancé un de ces regards incendiaires dont j’ai le secret. Mais aujourd’hui, je n’en avais pas envie. Je n’avais pas envie de sourire et d’être sympa. J’ai une gueule de bois et je stresse pour mon mémoire.

Je me dis que je porte une veste longue et noire, avec un col roulé. Ce n’est pas ma tenue qui les a provoqués ? Alors mon attitude ? Non plus. D’habitude, je souris, je dis bonjour aux voisins que je croise. C’est normal, ça fait plaisir, puis c’est comme ça qu’on m’a élevée à la « campagne ». Mais aujourd’hui, je ne souriais pas. Je n’en avais pas envie. Il fait moche et puis je stresse pour mon mémoire.

Toujours dans ce bus, je me dis que je n’en peux plus, que je dois en parler, que je dois dénoncer tout ça. Je cherche une association, une organisation, un centre pour envoyer ces mots. À défaut de trouver, je finis par envoyer un tweet au bourgmestre de la ville où est située cette rue.

Alors, arrivée à la bibli, j’écris ces mots. De toute façon, je n’ai pas la tête à travailler sur mon mémoire. Je me sens mal, j’ai une boule au ventre, je me sens seule et j’ai envie de pleurer.

En écrivant ces lignes, je réalise qu’au fil des années, j’ai modifié tout mon comportement quand je me promène dans l’espace public. Depuis que je vis là, je ne porte plus de jupe. Je n’imagine même pas aller faire mes courses en short, même par 35 degrés dehors. Je ne souris plus en rue et je ne dis presque plus bonjour aux personnes que je croise. Puis, je change de trottoir, je porte des écouteurs, j’appelle ma maman. Eux aussi ils ont des mamans, des sœurs, des femmes qu’ils respectent. Alors pourquoi moi, quand je descends cette rue, je reçois leurs invectives ?

Je réalise aussi que ce n’est pas normal de me demander si c’est ma tenue qui les a incités à me « complimenter » dès la deuxième seconde après les avoir croisés. Et je me dis que parfois, j’ai le droit d’être dans ma bulle, de pas sourire et de ne pas avoir envie de leur répondre.

Alors je me rappelle de toutes ces fois où je me fais accoster, complimenter, insulter alors que je n’ai rien demandé. Je me rappelle de cette fois particulière. C’était un jour de printemps, je sortais de la wasserette comme on dit à Bruxelles. J’ai une montagne de linge sur le dos, je ne ressemble à rien, c’est un de ces dimanches de nettoyage à la maison. Je sors, je croise un type et je reçois un autre de ces compliments: “Mmmh t’es mignonne”. Je lève la tête, je sors un “ta gueule”. J’ai pas réfléchi. J’ai peur qu’il se retourne, je continue d’avancer. Et un de ces p’tits zonards du quartier m’a entendue. Il sourit. Je le regarde, je ne comprends pas ce qu’il me veut. Il me lâche “bien mis le 'ta gueule'!” Je commence à rire avec lui de boncœur durant quelques secondes. La pression relâche. C’était si spontané. Je me dis que ce petit gars ne réalisera jamais le bien qu’il m’a fait. Peut-être que lui aussi il a déjà “complimenté” d’autres filles en rue, mais ce jour-là, je me suis dit qu’ils n’étaient pas tous pareil.

Aujourd’hui, je me suis donc fait harceler une énième fois, pas par des gestes, mais avec des mots. Et oui, ce genre de mots, c’est un type de harcèlement même s’ils vous diront que c’est un compliment. Ça influence mon comportement et mon bien-être.

Aujourd’hui, j’ai envie de pleurer parce qu’à cause de ces types, je me sens mal.

Aujourd’hui, je veux dénoncer tout ça. Je n’en peux plus de garder tout ça pour moi. Et je sais que je ne suis pas la seule dans cette situation.

Aujourd’hui, je passe un bout de temps à écrire ces mots plutôt que de réfléchir à mon mémoire. Je sais qu’ils ne serviront sans doute pas à grand-chose, que je perds peut-être mon temps, mais qui m’aident à ne pas intérioriser une fois de plus. Je ne cherche pas à punir, ni même à dénoncer ce genre de zonards. Je veux juste que ça s’arrête, être libre de me balader en rue en sécurité sans penser à ce que je peux porter ou l’attitude que je dois avoir à l’égard de ces personnes.

Je vis dans la ville où est située cette rue depuis 4 ans. Je n’y serais pas restée autant d’années si je n’aimais pas autant mon quartier. Il a ce caractère multiculturel que je n’ai pas connu à la « campagne » et dans lequel je voudrais que mes enfants grandissent. En attendant, je voudrais m’y balader en levant la tête, dire bonjour à mes voisins, sourire aux inconnus qui passent mon chemin sans avoir peur.

Mais aujourd’hui, j’espère que c’était la dernière fois…