Opinions Et si cette parenthèse de transgression, ouverte il y a cinquante ans, était à réinventer?

Une chronique de Xavier Zeegers.


S’il est un mot ringard, c’est bien celui de "hippie". Cinquante ans après l’émergence du mouvement à San Francisco d’où le chanteur Scott McKenzie proposa aux jeunes de le rejoindre avec des fleurs parmi les cheveux, qui se souvient encore du "summer love" ? Les vétérans se gobergèrent dans la foulée de leurs jours glorieux à Woodstock, puis remisèrent leurs chemises criardes pour le costard des yuppies avides, votèrent Reagan, et les voici retraités et riches. Voire pire : chauves peut-être. Ainsi en va-t-il de ces modes naissant mystérieusement pour déguerpir aussi vite, sans raison précise; si ce n’est le temps lui-même, étrange machine abstraite qui secoue sans cesse les cocotiers, et va donc savoir ce qui tombera ? Charles Trenet exprima bien cette volatilité en chantant "Que reste-t-il de nos amours ? Bonheur fané, cheveux au vent; baisers volés, rêves mouvants, que reste-t-il de tout cela, dites-le-moi ?"

Oui, pourquoi ce soubresaut d’un seul été, au demeurant sympathique mais si fugace ? Patrick Rotman, auteur de documentaires télévisés sur les tragédies du XXe siècle, estime qu’il fut le plus violent de tous au vu des carnages issus des idéologies totalitaires. Dès lors, osons une hypothèse. Et si la parenthèse hippie, si juvénile, naïve et utopique qu’elle fût, n’était pas un rayon de soleil bienvenu entre deux ouragans, un moment de douce exaltation activé par ces baby-boomers dont les parents connurent les pires heures ? Cette tranche d’enchantement suscita d’emblée des questionnements sur la naïveté d’une "contre-culture" jugée marginale et sans avenir mais, avec le recul, son obsolescence n’est pas forcément avérée. Car le refus d’une société inféodée au profit, qui exige un parcours conformiste et sans créativité, contraignant le citoyen consommateur à ranger ses rêves, coincé dans les rets d’une compétition commerciale féroce, et donc porteuse - on le voit plus que jamais - d’agressivité mutuelle; tout cela peut faire accroire que l’aspiration à "autre chose" n’est pas enterrée.

Cela explique la contestation, la pétaudière que fut 1968, mais cette chienlit n’est pas si éloignée de courants actuels, tels la sobriété heureuse portée par Pierre Rahbi, le "lâcher prise", ou le questionnement sans vergogne d’une machine économique aveugle fabriquant à la fois du vide et du burn-out ainsi que Chaplin le mit si bien en scène dans les "Temps modernes". Le hippie non-violent ne cherchait pas le "toujours plus" mais rêvait d’une augmentation du goût de la vie…

C’est en osant transgresser les règles qu’on fait avancer une société et qu’on découvre ce que nous sommes vraiment, sans soumission à des normes dominantes qu’on peut, ou devrions questionner, soutient Jacques Attali. Les hippies incarnèrent cela parfaitement. Mais transgresser ne signifie pas seulement s’évader. L’équipée d’"Easy Rider", film référence de l’époque, exprime bien ce désir de chevauchée fantastique et lyrique que pourrait être chaque vie… idéalement. Reste qu’il s’acheva dans le fossé. On ne prend qu’un seul risque dans la vie, celui de naître. L’autre option c’est la mort.

Le mouvement hippie s’exprima surtout par la musique, avec une créativité inouïe, bien plus transgressive que le misérable rap actuel. Ce même mois de juin 67 les Beatles sortaient leur plus subtil et jouissif album, le mythique "Sgt. Pepper", tout en livrant, en première mondovision directe, leur cri du cœur : all you need is love ! Qui dira le contraire ? Mais une autre transgression, morbide elle, eut lieu concomitamment : celle, catastrophique, d’une banalisation de la drogue. A Woodstock les haut-parleurs prévenaient : "Faites gaffe, l’acide en circulation ici n’est pas vraiment top." Ils auraient mieux fait de hurler : laissez tomber cette merde inutile ! Brian Jones, Jim Morrison, Janis Joplin, Jimmy Hendrix disparurent l’un après l’autre. A 27 ans, chacun. Ce dernier conclut le festival en électrocutant son hymne national, déchiré par une sonorité apocalyptique. Les festivaliers, épuisés, étaient déjà presque tous partis. La parenthèse peace and love s’est sans doute achevée à ce moment-là. The dream is over ? Non John : il est à réinventer sans cesse.

xavier.zeegers@skynet.be