Opinions

Une lettre ouverte du docteur Isabelle Schiepers, médecin généraliste à Braine-l’Alleud, aux ministres De Block et Marcourt.


Madame la ministre De Block, Monsieur le ministre Marcourt,

Avez-vous des enfants ? Ou des jeunes parmi vos amis ? Je me permets cette incursion dans votre vie privée car, madame, vous êtes ma ministre, et monsieur, le ministre de ma fille, étudiante en 2e Bac Médecine. Je suis médecin de famille comme vous madame, et maman d’une jeune fille de 19 ans qui cotoie des jeunes de son âge vivant des situations difficiles, conséquences de vos décisions.

Permettez-moi de vous parler d’une amie de ma fille. Laura, 18 ans, rhétoricienne l’an dernier dans un établissement bruxellois de bonne réputation, rêve de devenir neurologue tant le cerveau humain l’intrigue et la passionne. La famille de Laura se cotise pour lui offrir des cours préparatoires à l’examen d’entrée. Ces cours sont privés, coûteux, et l’occupent tous les samedis de sa rhéto.

Laura tente une première fois l’examen en juillet : elle a la moyenne mais échoue pour 1 point en physique. Laura se relève, sacrifie ses vacances et retente sa chance en septembre. La physique ne pardonne pas : il lui manque cette fois 0,46 point. Alors qu’elle a pu répondre à des questions d’éthique, d’empathie et de raisonnement du genre : "En tant que médecin, pouvez-vous euthanasier une personne de 95 ans atteinte d’Alzheimer à la demande de sa famille ? Devez-vous transfuser quelqu’un pour le sauver s’il y est opposé par conviction religieuse ? Pouvez-vous réaliser un test clinique de thérapie génique en cours de développement ?"

Laura ne sera pas médecin

Soit, Laura ne sera pas médecin. Ce qui lui épargnera les affres que vivent les étudiants de 1ère Bac, ceux qui maîtrisent notamment l’éthique (à 18 ans ?), et qui feront à coup sûr d’excellents praticiens. Car à la lecture de votre dernier désaccord de la semaine, ces jeunes n’ont aucune certitude de pouvoir exercer la médecine au terme d’études les plus longues et parmi les plus difficiles qui soient.

Car, monsieur Marcourt, vous avez organisé deux examens cet été (ce n’était nullement une seconde session puisque toutes les épreuves devaient être représentées, même réussies). Alors que madame De Block avait demandé un examen. Vous l’avez bien eue !

Les déserts médicaux

En attendant, 1200 jeunes vont passer 6 années dans un climat détestable de concurrence, de rivalité et d’angoisses. Une amie infirmière en psychiatrie me rapportait justement que la faculté de Médecine était une grande pourvoyeuse non pas de stagiaires, mais de patients pour son service ! Ces étudiants auront connu l’examen d’entrée et le numérus clausus à la sortie. Juste au moment où le Président Macron, face au même problème de déserts médicaux, décide de supprimer cette aberration.

Mais nous sommes en Belgique, pays où on ne forme plus d’ingénieurs, plus de médecins,…mais des spécialistes en communication et en gestion. On aura plein de gestionnaires, et plus rien à gérer. 

Et bien, bravo monsieur Marcourt. Car ce n’est pas demain que madame De Block écoutera les besoins en soins de santé de la Wallonie. Le cadastre des médecins démontre pourtant de façon implacable la pénurie dans nombre de provinces wallonnes. L’Inami nous profile à la prescription près et sait pertinemment quel dispensateur est actif. Sans parler de notre déclaration d’impôts, transparente quant à notre activité professionnelle.

Mais non, madame De Block s’obstine à compter ses numéros, puisque les Flamands ont compté juste, eux ! Et pendant qu’elle compte, de nombreux confrères et consoeurs s’épuisent dans nos campagnes avec des semaines de 80 heures. Et pendant qu’elle compte, nos jeunes partent étudier en Roumanie car une fois de retour, diplôme roumain en poche, un numéro INAMI les attend, par une pirouette politique typiquement belge. Et pendant qu’elle compte, nos hôpitaux recrutent des médecins roumains ( appauvrissant la Roumanie de son offre médicale au passage) pour assurer les soins de notre population de plus en plus vieillissante.

Je suis sincèrement inquiète pour la pérennité et la qualité de nos soins de santé. Et votre dernière joute politique, madame De Block, monsieur Marcourt, me désespère.