Opinions

Alors que les quartiers généraux des partis politiques frémissent, les rédactions de presse s’agitent, les boîtes aux lettres se gonflent, les courriers électroniques se noient et l’Internet s’envase, c’est avec une frustration croissante que je me dirige vers la date fatidique du 7 juin. Parce que je m’irrite du marketing politique facile, du culte faussé de la personne, ainsi que des belles images et des slogans vides de substance, aux odeurs de poudre à lessiver. Parce que j’ai horreur du style infantilisant et divertissant que l’on retrouve dans de nombreux médias, des sondages et autres tests, des vidéos d’une minute, des "soundbites" de trente secondes, des sites Internet d’un jour, des bulletins d’information du matin et de tous ces imprimés inutiles. Parce que je me fiche des imitations ratées à la Obama de répandre surtout soi-même par Twitter, Facebook et autre Youtube.

Parce que je décroche face à la surenchère d’informations qui mène en fin de compte à la désinformation, au désintérêt et à la manipulation. Parce que je suis abominé par l’inflation de plans et de programmes qui promettent pour tous et chacun dans un Pays de Cocagne doré, mais dont nous savons d’ores et déjà qu’ils percuteront le mur bétonné du budget après les élections. Parce que je me soucie de la cavalerie de revendications de toutes les associations professionnelles, partenaires sociaux et autres groupes d’intérêts qui roulent surtout pour le court terme et leur propre base. Parce que dans toute la cacophonie de la campagne, presque aucun mot béni ne surgit au sujet de la gravité de notre déclin, de notre appauvrissement collectif et de l’énorme réalité de la crise, qui devrait dominer chaque question de politique.

Parce que ces élections se tiennent ainsi dans une réalité virtuelle, dans une décadence presque romaine d’égarement et d’illusion. Parce qu’à l’aube du 8 juin, la désillusion fera son apparition, la crise qui réclame des réponses douloureuses, le budget qui déraille sans mesure et l’administration qui se trouve à nouveau dans le pétrin des querelles communautaires, des règlements de compte personnels et des impasses de partis politiques. Parce que je sais que nous avons déjà perdu deux années cruciales au milieu d’un désert politique que nous semblons accepter avec une tolérance et une résignation croissantes. Parce que je crains que ces élections ne génèrent encore plus de fractures et encore moins de dynamisme politique. Parce qu’il semble déjà certain qu’après les élections, débutera la prochaine crise : celle du gouvernement fédéral.

Parce que je m’irrite de la tradition des politiciens professionnels qui ne connaissent rien d’autre que la réglementation et la distribution de l’argent à autrui, qui doivent pendant des décennies se réinventer, ainsi que leur parti, pour survivre et finalement placer leurs enfants dans une succession dynastique. Parce que je sais que l’électeur belge n’a pas les politiciens qu’il mérite, car l’ordre des candidats sur les listes est réglé dans les quartiers généraux et les circonscriptions électorales empêchent l’élection par mérites locaux. Parce que l’électeur belge a encore moins la politique qu’il mérite, puisque mon vote et le vôtre se délaient, se fracassent et s’éparpillent dans la machine de la représentation proportionnelle et du bétonnage communautaire de laquelle aucune majorité puissante ne peut émaner dans ce pays.

Parce que je sais que même le politicien le plus idéaliste est pulvérisé et englouti par la démocratie d’opérette nommée Belgique. Parce que l’hygiène collective nous manque de mettre fin à la folie auto-nourricière du jeu de pouvoir politique et de donner pour une fois priorité à l’intérêt général. Parce que la démocratie est un bien sacré qui, dans notre pays, se gangrène et nous fait tous dépérir. Parce que la crise du précédent "Malgoverno" d’il y a trente ans, avec sa gigantesque dette publique, ses prépensionnés plaqués et son secteur public gonflé, nous coûte toujours. Et parce que nous sommes occupés à faire porter un même fardeau à la génération suivante.

Bien sûr, il y a une couche de caricatures et d’émotion sur les pieds de plomb qui m’amèneront dans l’isoloir le 7 juin - pour qui ne serait-ce donc pas le cas ? Mais le fond de l’histoire est ceci. Ces élections se résument en un point : comment allons-nous - en Europe, en Belgique et dans ses régions - venir à bout le plus vite possible de cette crise ? Comment retrouver notre compétitivité, comment remettre les gens au travail, comment faire tourner plus rapidement le moteur de l’économie, comment payer le vieillissement, comment rendre à nouveau durable une sécurité sociale qui implose, et tout cela dans la discipline budgétaire ? A ce sujet, nous disposons aujourd’hui de peu de réalisme, d’encore moins de réponses opérationnelles et surtout d’aucune capacité d’action politique. L’enjeu du 7 juin est de savoir si notre impuissance démocratique changera pour le meilleur ou pour le pire.

Je me rassure avec la sagesse spirituelle que nous ne devons pas craindre le vent de face parce que le cerf-volant ne s’élève que contre le vent. Avec la conviction que nous sommes capables de faire beaucoup mieux justement parce que nous le faisons tellement mal aujourd’hui. Notre pays a déjà traversé de plus graves tourments et y a trouvé le dynamisme d’un nouveau consensus. C’est de cela dont nous avons besoin en cette période charnière. Laissons le sort et l’électeur m’étonner, de sorte que la catharsis devienne possible.