Opinions
Une opinion d'Emmanuelle Bricq, travailleuse humanitaire. 


Avant de replonger dans ce monde d’insouciance feinte, je me sentais le besoin de témoigner. C’est la seule chose qui soit en mon pouvoir. La situation des migrants aux portes de l’Europe est grave, très grave.

Nous étions trois, quatre et bien plus encore… Epris d’idéalisme et de justice, on s’était lancé dans le travail dit humanitaire. Travailler comme expatriés… Il y a encore 3 ans de cela, cette idée résonnait directement avec celle de travailler par exemple en Afrique, là où les Etats sont faibles et par conséquent les gens dans le besoin… Aujourd’hui en 2017, nous sommes expatriés aux portes de notre Europe, postés au long de cet itinéraire connu sous le nom de route des Balkans.

Turquie, Grèce, Serbie, … les besoins sont criants. La forteresse Europe a créé de toutes pièces une crise humanitaire en son sein… et pourtant elle refuse de l’assumer comme telle, de la regarder en face, de la traverser. Alors c’est nous, travailleurs humanitaires et volontaires de tous horizons, mus par notre soif de justice, qui venons déployer notre énergie pour essayer de soulager un tant soit peu cette situation humiliante, inhumaine et innommable. Un état des choses qui se trouve être la conséquence directe des choix posés par nos "représentants" européens.

Les plaintes et la rage

Pendant ce temps-là, c’est nous qui portons notre honte, la honte de l’Europe au front. C’est nous qui entendons chaque jour les plaintes, les récits, les souffrances, la rage et l’injustice, c’est nous qui voyons des gens mourir sous nos yeux à cause des conditions de vie indignes que nos dirigeants leur imposent… en attendant qu’ils rentrent chez eux, ces migrants, ces citoyens de seconde zone. Ici, sur les îles grecques, les avions vers le continent sont réservés aux corps des migrants morts… pas aux vivants.

Nous qui avions tant d’idéaux… parce qu’il en faut pour faire ce métier, nous que nos amis appellent les altermondialistes depuis l’adolescence, nous qui croyons en un monde meilleur et essayons de le mettre en pratique dans notre quotidien… Nous tous, qui avons eu la chance de grandir dans un pays nous donnant la possibilité et la liberté d’aiguiser notre esprit critique, nous sommes aujourd’hui en lutte pour ne pas perdre foi en l’humanité, essayer de se raccrocher à ce qu’il y a de beau en l’humain.

Perdre cette foi serait s’avouer vaincus par l’Europe et ses obscurs principes. Vous me direz, personne ne m’a obligée à venir ici. C’est vrai, j’y suis venue de mon plein gré, pour essayer de comprendre, de me rendre utile, ne pas rester passive devant ce spectacle pourtant accablant. Mais en fait il n’y a rien à comprendre… Aucune explication que la raison puisse accepter.

Egoïsme, racisme et indifférence

La situation dont nous sommes ici les témoins est juste le résultat de l’égoïsme des nantis, du racisme et de l’indifférence. Alors que tout ce qu’il faudrait est un peu d’humanité. Etant donné que je suis apparemment née au "bon" endroit et que je fais partie des privilégiés de cette planète, j’ai le loisir de rentrer chez moi à tout moment… et je vais le faire, ma mission se termine. Effectivement, je vais essayer de reprendre ma vie "normale", où il me faudra accepter que la problématique des migrants redevienne juste un sujet de discussion parmi d’autres, qui filera dans les conversations entre les conneries de Trump et les projets de vacances de mes amis.

Avant de replonger dans ce monde d’insouciance feinte, je me sentais le besoin de témoigner, puisque c’est apparemment la seule chose qui soit en mon pouvoir. La situation des migrants aux portes de l’Europe est grave, très grave. En termes d’indignité, la manière dont elle est vécue individuellement par les hommes et les femmes piégés dans ces prisons à ciel ouvert n’est pas très différente de ce que cherchait à illustrer Roberto Benigni dans le film "La Vita è Bella", histoire touchante d’un père et son fils… prisonniers d’un camp de concentration.

La résilience des parents

Qu’on ne se méprenne pas, mon propos n’est pas de faire une comparaison douteuse portant à polémique. Mais de la même manière, je ne cesse de me demander comment les parents condamnés à des conditions de vie inhumaines dans les camps de réfugiés d’aujourd’hui font-ils pour répondre aux interrogations de leurs enfants ? Comment leur procurer un semblant de normalité dans cette vie indigne ? Quelles réponses trouver, ou plutôt inventer ?

Il m’aura été très difficile de toucher de si près cette situation qui m’a marquée pour la vie, je le sais et je le sens dans mes tripes. Si, malgré tout, je dois en retenir quelque chose de beau, ce sera le courage et la résilience de ces parents qui continuent à se lever chaque jour et à offrir une présence, un soutien et un semblant de joie à leurs enfants. Des parents qui ont emmené des enfants dans ce périlleux voyage parce qu’ils voulaient simplement leur offrir une vie meilleure… mais l’Europe, notre Europe, en a décidé autrement.