Opinions

Une opinion d'Aymeric de Lamotte, avocat et conseiller communal MR à Woluwe-Saint-Pierre.

Ces attentats nous ont frappés de plein fouet. La réalité nous a pris à la gorge et nous a fait verser des larmes de tristesse et de colère. Cette réalité m’a poussé à prendre la plume aujourd’hui. Je pense qu’il est de notre devoir de passer outre l’émotion et de s’interroger sans déni sur les racines de ce phénomène et d’envisager avec optimisme les moyens de le combattre afin qu’un tel carnage ne se reproduise plus (1).

Le passage à l’acte

Une potentielle clef de compréhension du passage à l’acte terroriste réside dans une synthèse des pensées de deux spécialistes de l’islam : Olivier Roy et Gilles Kepel. Le premier identifie que les djihadistes sont, pour la plupart, des jeunes européens issus de l’immigration musulmane - Merah, Abaaoud, les frères Kouachi et Abdeslam - ou des européens "de souche" convertis - Muriel Degauque, Maxime Hauchard. Il écarte rapidement l’excuse sociale de la société discriminante comme racine structurante de la radicalisation pour évoquer la présence d’une révolte générationnelle. En effet, selon lui, ces jeunes, indépendamment des conflits qui frappent le Moyen-Orient, seraient à la recherche d’une cause qui leur permettrait de se consacrer à leur désir "révolutionnaire", ou de plus simplement se distancer d’une société jugée très individualiste et consumériste. Ainsi, 30 ans auparavant, ceux-ci auraient probablement rejoint les rangs sanglants des Cellules Communistes Combattantes. 

Cependant, pourquoi embrassent-ils le djihad et pas un autre projet disponible sur le marché de la révolte radicale? Gilles Kepel apporte une piste de réponse en évoquant l’islamisation progressive des esprits. En effet, il allègue que le discours salafiste a acquis une sorte d’hégémonie dans l’islam de France, et est donc devenu l’idéologie politique à portée de main des jeunes en quête de radicalité. Ce raisonnement est-il applicable à la Belgique? Au lendemain des attentats de Bruxelles, Pierre Vermeren, professeur d’histoire du Maghreb à la Sorbonne, explique, en s’exprimant sur le cas belge, que des prédicateurs saoudiens ont converti une partie d’une jeunesse belge aux origines berbères du Rif marocain.

Présence d’un islam rigoriste et intolérant en terre bruxelloise

Les récents témoignages édifiants de gens de terrain, et de confession musulmane, en réaction aux attentats de Bruxelles, finissent de convaincre les esprits les plus dubitatifs. Hamid Bénichou, premier agent de quartier bruxellois, dénonce sans relâche, depuis les années 90, la présence d'un islam radical dans nos quartiers. Sa frustration et son désarroi transpirent dans ses propos parus vendredi dernier dans la Libre Belgique. En effet, il n’a cessé d’avertir les politiques du danger que représentait l’implantation de l'islamisme dans nos quartiers. La journaliste Hind Fraihi a, quant à elle, passé 3 mois à Molenbeek en totale immersion. Cette expérience a débouché sur un livre, publié en 2005 déjà, dans lequel elle raconte la façon "dont des prédicateurs islamistes ont diffusé leurs discours radicaux et mortifères auprès de certains jeunes de la génération de terroristes impliqués dans les attentats de Paris et de Bruxelles" (2). Enfin, Bahar Kimyongur, né en Belgique de parents turcs, menacé de mort depuis son article dans le Vif/L'Express samedi dernier, dénonce "un contrôle social islamiste oppressant" et condamne la fascisation de l'islam dans certaines parties de la Capitale. Il ajoute, résigné, que la grande majorité des habitants de ces quartiers reste murée dans le silence par peur de représailles (3).

Ecrasons l’infâme…

C’est par ces mots que Voltaire terminait ses écrits dans lesquels il s’insurgeait contre les dérives religieuses de son temps. Deux siècles plus tard, cet appel n’a pas pris une ride. Plusieurs démarches doivent être entreprises d’urgence. La plus vitale et la plus symbolique d'entre elles ne doit pas descendre de l'Etat, mais émaner de la communauté musulmane elle-même. Cette invitation n'a pas vocation à opposer les communautés mais bien à rassembler tous les Belges, et avant tout les musulmans qui, pour la majorité, revendiquent un islam de paix, contre une interprétation rigoriste de l’islam sunnite incompatible avec notre démocratie. 

La tendance libérale de cette religion millénaire doit enfin s'affirmer sur la tendance conservatrice, hélas majoritaire à l'heure actuelle. Amis musulmans, n'ayez pas peur, tels Hamid, Hind et Bahar, de manifester votre désaccord ferme sur l’antisémitisme, la ségrégation hommes-femmes, l'homophobie et les pressions sociales que peuvent subir la gent féminine quant au port du voile. N’ayez pas peur d’affirmer votre croyance en la supériorité des lois belges sur la loi divine dans l’espace temporel. Aucun avenir commun n’est envisageable sans cela. L'Etat, dans toutes ses composantes, doit accompagner cette lame de fond en prenant, entre autres, une série de mesures courageuses : interdire le financement des pétromonarchies du Golfe Persique de l'islam en Belgique ; démanteler les mosquées qui alimentent le djihadisme et œuvrer à la reconnaissance de celles qui propagent un islam conforme aux valeurs européennes – la grande mosquée du Cinquantenaire est, par exemple, un cas extrêmement préoccupant ; expulser les prédicateurs du djihad et former les imams en Belgique sous le contrôle de l'Etat ; intensifier le travail de sape au sein des deux terreaux les plus fertiles du prosélytisme islamiste : le milieu carcéral et internet.

et réveillons la dimension transcendantale de notre démocratie

A l’aulne de ce qui précède, il apparaît évident que la lutte contre le salafisme est désormais une nécessité politique et morale. Par ailleurs, comme le soulignent Henri Tincq et Jean Birnbaum, journalistes au quotidien Le Monde, cette lutte ne suffit pas. Tandis que l'un indique que le discours djihadiste se nourrit du vide spirituel d’une Europe laïcisée, l'autre pense que le principal enjeu de l'islamisme est "théologico-politique" (4). En effet, dans cette perspective, l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, de travail et de vacances au soleil mais il a besoin de croire dans des valeurs qui le transcendent, sans que celles-ci n’émanent nécessairement d’une religion. Ceci est étayé par le fait qu’empiriquement la descente dans l’enfer djihadiste peine à s’expliquer à travers le prisme sociologique. 

Assis sur nos années de paix, nous avons oublié que la démocratie était la vocation transcendantale de l’Europe et qu’elle devait être alimentée avec plus de ferveur. En effet, à l’imaginaire islamiste, nous devons opposer l’imaginaire démocratique. Il s’agit alors de convaincre notre jeunesse de choisir cette dernière, et non une idéologie de mort, pour y saisir les armes de sa révolte. Une frustration, une désillusion doit s’exprimer, se guérir à travers les nombreux canaux que nous offrent nos libertés : liberté de s’exprimer ; liberté de se rassembler ; liberté de s’associer ; liberté de s’engager politiquement à tout âge. La jeunesse doit répondre à l’injustice par une bataille pour la justice, à l’intolérance par une course effrénée pour la tolérance, au manque de collectif par une lutte éperdue pour la fraternité et le vivre-ensemble. Notre plus grande victoire serait, qu’à l’avenir, le jeune bruxellois réponde à un prédicateur de la haine, un sourire narquois au coin des lèvres et les yeux pleins d’optimisme, "N’essaye même pas, j’ai les Lumières en moi".


(1) Je ne mentionnerai que les sources des propos qui, selon moi, ont besoin d'être soutenus pour convaincre.

(2) Hind Fraihi, “Nous avons collectivement nié ce qui se passait à quelques minutes du centre-ville de la capitale européenne”, Marianne, 25/03/2016.

(3) Laurence D’Hondt, “Certains quartiers de Bruxelles subissent un contrôle islamiste oppressant”, Interview de Bahar Kimyongur, Le Vif/L’Express, 26/03/2016.

(4) Jean Birnbaum, "On ne vaincra pas les djihadistes en les traitant de salopards", Le Figaro, 19/02/2016.