Opinions
Une opinion de Pierre Defraigne; directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe. 


Le prolongement du mandat présidentiel de Xi Jing Ping signifie aussi un renforcement du pouvoir autoritaire vis-à-vis du reste du monde. En face, les Européens avancent toujours divisés et donc affaiblis. Qui aura le dessus, croyez-vous ?


De grâce, que les 27 nous épargnent un nouveau mémorandum stratégique sur la Chine, en réponse à l’annonce lundi à Pékin, de la prolongation du mandat présidentiel de Xi Jing Ping. L’alerte est autrement sérieuse et appelle bien autre chose : un renforcement radical et profond de l’unité politique de l’UE, défense commune comprise, pour en faire un véritable acteur global face à la Chine impériale. Tout ce qui restera en deçà ne sera que posture diplomatique. L’Europe doit choisir sa voie propre pour s’affirmer face à la Chine, avec laquelle elle porte le poids de la stabilité du continent eurasiatique.

Une dictature à vie ?

Comment ne pas déplorer et s’inquiéter du choix du PCC de prolonger le mandat présidentiel de Xi Jing Ping au-delà du terme de deux fois cinq ans (1) fixé par Deng Xiaoping pour prévenir le retour à une dictature à vie de type Mao. Après tout la règle d’un leadership collectif exercé par le Comité permanent, et la désignation du successeur en son sein, cinq ans avant sa prise de fonctions, n’a-t-elle pas valu à la Chine trente ans de miracle économique, de stabilité politique et d’élargissement des libertés pour le Chinois ordinaire. Placés devant cette brusque volte-face des dirigeants chinois, les Européens récusent d’instinct la formule du mandat à vie. D’expérience, ils connaissent les mérites incommensurables de l’alternance et ils redoutent l’arbitraire d’un pouvoir non partagé. Sitôt ouvert, le débat en Europe est clos.

Rupture

Rien ne nous interdit toutefois d’essayer de comprendre cette rupture de manière à proportionner correctement notre réponse. Que la Chine ait besoin de réformes en profondeur pour supporter sa croissance et surtout la rendre plus soutenable pour l’environnement et plus juste pour ses populations, tous les observateurs en conviennent. Que Xi Jing Ping se heurte, dans sa volonté réformatrice, au mur des intérêts spéciaux, des divergences idéologiques, des jeux de clans et de la corruption, est également connu. Que la règle du successeur désigné quatre ans à l’avance déforce le Président en exercice n’est pas douteux. Elle fait de lui un "canard boiteux" qu’il est alors plus facile de tenir en échec dans le jeu complexe et violent des influences et des affrontements au sein du PCC. Ceux-ci témoignent d’une vitalité politique que l’on aurait tort de sous-estimer. Cette forme chinoise de démocratie interne au PCC peut surprendre. Elle est pourtant une composante centrale d’un système de pouvoir extraordinairement complexe, avec des formes de "checks and balances" assez effectives. Mais ceux-ci, tellement importants, résisteront-ils à l’autorité d’un leader unique ?

Impériale mais aussi communiste

Xi Jin Ping, réformateur ambitieux, pourfendeur de la corruption jusqu’au sein du Politburo et de la Commission militaire - les tigres - et champion agressif de la souveraineté de la Chine sur sa frontière maritime, entend échapper à ce qui lui apparaît comme une neutralisation de son pouvoir, en laissant ouverte l’échéance de son départ. Mais la véritable réponse n’est-elle pas plutôt dans la transmission du flambeau des réformes à une équipe de successeurs habités de la même ambition ?

Il est vrai que derrière le choix de Xi Jing Ping se dessine aussi ce que l’on pourrait qualifier de lutte des classes entre les élites urbaines, grandes bénéficiaires du miracle chinois, et le petit peuple beaucoup moins bien loti. Xi Jing Ping à l’instar de Mao Tsé-toung s’affiche en défenseur des droits des plus faibles qu’il entend mieux intégrer dans la prospérité naissante. Ne perdons pas de vue que la Chine impériale et capitaliste est aussi communiste, à la manière chinoise évidemment.

Un partenariat équilibré

Quoi qu’il en soit, le résultat est un renforcement du pouvoir et de sa dimension autoritaire, aussi vis-à-vis du reste du monde. Prenons-en acte et surtout réagissons tout en gardant à l’esprit l’importance de construire un partenariat équilibré avec la Chine pour contribuer à l’agenda climatique et de libre-échange véritablement réciproque que nous devons mettre en œuvre avec elle pour le bien de la planète et la paix dans le monde. Pour cela, l’Europe doit d’urgence se renforcer face à la Chine.

Pour des plats de lentilles

Or, les Européens se sont de tout temps prêtés avec complaisance au jeu du "diviser pour régner" que les trois Grands, Chine, Etats-Unis et Russie, ont toujours pratiqué à leur endroit. D’abord la France, l’Allemagne et hier la Grande-Bretagne s’engagent imprudemment dans des tête-à-tête avec les leaders chinois où ils aliènent leur souveraineté - et le droit d’évoquer les sujets qui fâchent - pour des plats de lentilles : avions, TGV, émissions d’emprunts en renminbi, investissements chinois chez eux. Ce faisant, ils affaiblissent l’UE. L’Europe doit parler d’une seule voix avec Pékin.

Ensuite, c’est le défaut de solidarité de l’eurozone vis-à-vis de la Grèce qui permet à la Chine d’acheter le port du Pirée. Enfin c’est l’incapacité de l’UE divisée de répondre à ce projet visionnaire qu’est la Route de la Soie, qui met la Chine en mesure de placer l’Europe orientale sous influence quand, dans le format 16+1, elle offre à ces Etats membres de l’UE et à des pays candidats, des investissements en infrastructure contre leur appui.

Une Europe-puissance

La Chine impériale ne respectera qu’une Europe forte et autonome. La seule véritable réponse à l’évolution en cours en Chine - bien plus encore qu’au Brexit - est donc la refondation de l’Europe, c’est-à-dire à son érection en une Europe-puissance, avec une vraie monnaie et une défense commune. Plus que jamais la paix du monde repose sur un système multilatéral et sur un équilibre des forces.

(1) : Ses mandats de secrétaire général du Parti et de président de la toute-puissante Commission militaire échappent à la limite des deux termes successifs.