Opinions
Une opinion de Benjamin Abtan, président de l'Egam (European Grassroots Antiracist Movement)

Il faut remettre la jeunesse au cœur d’un projet politique partagé, car c’est en son sein que les nationalistes et les islamistes recrutent, et c’est elle qui détient une partie des clefs de l’avenir de l’Europe.

La grande manifestation des extrêmes droites européennes qui a rassemblé plus de 60 000 personnes le samedi 11 novembre à Varsovie est symptomatique de la situation en Europe à plusieurs égards.

Tout d’abord, elle symbolise la montée continue du nationalisme sur notre continent depuis de nombreuses années. Il avance dans toutes les classes d’âge mais particulièrement parmi les jeunes, gagne en influence dans les sociétés et dans les partis politiques et se déploie de manière de plus en plus radicale. Cette montée est en miroir de celle de l’islamisme, qui séduit également particulièrement les jeunes, dont la radicalité apparaît de plus en plus ouvertement et qui aboutit à des passages à l’acte, notamment mais pas seulement terroristes, qui augmentent en nombre et en violence.

Ensuite, la forte présence de manifestants venant d’Europe centrale et orientale à Varsovie l’a montré : nous assistons à une rupture au sein de notre continent qui recouvre en bonne partie le vieux clivage Est-Ouest. La crise des réfugiés avait suscité des positions politiques et des réactions populaires parfois très différentes entre pays de l’Est et de l’Ouest, mais ces différences vont bien au-delà de cette crise. Elles concernent les systèmes politiques, notamment avec des anciens pays communistes qui, de plus en plus, s’éloignent de la démocratie libérale pour adopter des modèles autoritaires.

Elles concernent également les valeurs qui font consensus au sein des populations, même si c’est à l’Ouest que se situe l’Autriche, qui s’apprête à faire entrer dans son gouvernement les héritiers des nazis.

Le risque est sérieux que ces différences-là, en s’accroissant, puissent entraîner des ruptures profondes, comme la sortie de l’Union européenne de certains anciens pays communistes. Ce risque s’ajoute à celui que le sécessionnisme, comme en Catalogne, fait peser sur l’unité de l’Union.

Une lueur d’espoir ?

A côté de ce funeste état des lieux, une source d’espoir pour l’avenir de l’Europe et de la démocratie existe désormais. En effet, une fenêtre d’opportunité a été créée par l’élection d’Emmanuel Macron en France et la réélection d’Angela Merkel en Allemagne. Voilà les dirigeants des deux principales puissances d’Europe loin d’être parfaits mais lucides sur les dangers mortels qui menacent l’Union et la démocratie, décidés à travailler ensemble et à assumer un leadership résolument au service du renforcement d’une Europe démocratique. Il y a là une nouveauté et une chance unique à saisir, afin de faire concurrence au nationalisme et à l’islamisme qui montent, et de l’emporter face à eux.

Par ailleurs, certains slogans de la manifestation nationaliste du 11 novembre à Varsovie, qui sont de véritables appels à la haine contre les musulmans, rappellent que ces derniers font partie des cibles privilégiées des nationalistes. Si l’islamisme est à combattre avec une résolution totale, les musulmans doivent voir leurs droits totalement respectés, comme tous les citoyens de pays européens. L’objectif du nationalisme est simple : entraîner une radicalisation qui aboutirait à un face-à-face solitaire entre lui et l’islamisme, son allié objectif et avec qui il partage de nombreux principes, et détruire les forces démocratiques sur notre continent.

Poussée antisémite

Enfin, l’antisémitisme était au cœur de cette manifestation. Il était exprimé sans inhibition, comme seuls Aube dorée en Grèce et le Jobbik en Hongrie osaient le faire il y a encore quelques années, avant qu’en Pologne, il y a peu, on brûle une effigie représentant un juif dans une manifestation publique. Cela représente bien la poussée antisémite qui se développe sur le continent. De la Turquie à la Russie, en passant par les pays des Balkans, la Hongrie et tant d’autres, c’est Georges Soros qui est évoqué comme l’ennemi numéro 1 des nationalistes. Soros : le banquier et le révolutionnaire, les deux fantasmes antisémites en une seule personne.

Cependant, le nationalisme n’est pas le seul vecteur du renouveau antisémite en Europe, l’islamisme en est évidemment un autre. Ce sont des islamistes qui ont perpétré des meurtres antisémites, parfois sur des enfants, en France, au Danemark et en Belgique. C’est parfois au nom de la Palestine et, pervers renversement des valeurs, des droits humains que des juifs sont persécutés, obligés de changer d’écoles, de quartiers, de villes voire de pays.

Alors que les derniers rescapés de la Shoah disparaissent, la vigilance contre l’antisémitisme tend à s’estomper au sein de nos sociétés, quand les institutions sont, elles, mobilisées. Un certain aveuglement idéologique empêche l’engagement de certains, car les juifs ne sont plus persécutés seulement au nom d’une race supposée supérieure, mais également au nom d’une certaine conception d’Allah.

Pour un combat clair

Face à cela, l’engagement des démocrates doit être sans faille. Tout d’abord, il est impératif de mener un combat idéologique clair contre le nationalisme et contre l’islamisme. En particulier, il est fondamental de ne pas tomber dans le piège qu’ils tendent conjointement afin d’entraîner le continent vers la guerre civile dont ils rêvent. C’est un enjeu crucial de notre époque : nous devons faire preuve d’unité. Unité dans chacun de nos pays et régions, unité particulièrement entre Est et Ouest, afin de ne pas laisser l’UE et le continent être fracturés. De même, il faut remettre la jeunesse au cœur d’un projet politique partagé, car c’est en son sein que les nationalistes et les islamistes recrutent, et c’est elle qui détient une partie des clefs de l’avenir de l’Europe.

Enfin, il faut saisir la chance historique qui s’offre aujourd’hui aux démocrates, afin d’approfondir l’Europe et la démocratie. La structuration d’une société civile européenne, l’élaboration d’une identité européenne, notamment par la généralisation de la circulation des jeunes en Europe, la constitution d’institutions de la société civile à même de soutenir la démocratie, voilà des nouvelles frontières à aller conquérir.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Quelques enseignements de la manifestation nationaliste en Pologne".