Opinions
Une opinion de Constantin Chariot, historien de l'art, médiéviste et musicien.

La seule véritable identité de l’Europe est d’être une culture. Elle est le sel de la vie, le bouclier contre l’obscurantisme, le matérialisme et le terrorisme. 

Face aux extrémismes et au radicalisme, la question de l’identité culturelle européenne devient aussi limpide que sa réponse et son enseignement urgents et indispensables. Alors qu’un terrorisme religieux ultraviolent s’est désormais invité à la table du monde, la noirceur de la barbarie dessine subitement plus nets les traits du visage culturel européen. Mais à quoi ressemble exactement ce visage ? 

Force est de constater que depuis le début de la construction européenne, la question d’une Europe culturelle en fut le parent pauvre. Au sortir de la guerre, ne fallait-il pas aplanir le terrain propice à la croissance de l’olivier de la paix ? On se contenta donc de rapprocher les peuples sur les questions socio-économiques, et la question de l’identité culturelle européenne resta dans les limbes. Cependant un “marché commun culturel européen” deux fois millénaire existe. Il se présente comme une unité inscrite dans la diversité, il affiche le paradoxe de la coexistence, en son sein, de la multiplicité et de l’universalité. Et tant mieux ! 

La matrice culturelle européenne trouve ses fondements partagés dans l’héritage antique gréco-romain, générateurs des systèmes philosophiques platonicien et aristotélicien, ainsi que dans le contenu judéo-chrétien de la Bible et du message évangélique. A ces deux socles – antique et biblique – s’ajoute l’apport déterminant des Droits l’Homme et des Lumières, inscrivant la laïcité républicaine au cœur même de la définition européenne. 

Contester ce triple fondement revient à nier l’Europe elle-même. A ces trois jambes de force sont venus s’ajouter tous les brassages culturels de l’Histoire : l’apport celtique, enrichi, dès le III e siècle, des apports arabo-andalous et germaniques, sans oublier les influences culturelles africaine, asiatique et américaine. L’héritage de l’Islam s’est quant à lui inscrit en creux dans la matrice culturelle européenne, dès le VII e siècle jusqu’à Poitiers, et ensuite à partir du XIX e siècle, avec la colonisation et l’immigration. 

 La force de l’Europe est d’être une culture 

 L’Europe n’est pas une puissance militaire, industrielle ou politique. Et en tant qu’acteur économique, son modèle social semble battre de l’aile, ses valeurs politiques sont mises à mal par la poussée des populismes, sa structure institutionnelle, elle-même, se délite. Territorialement, l’Europe est minuscule. Mais sa culture a fécondé une grande partie du globe, dans tous les domaines. La seule véritable identité de l’Europe est donc d’être une culture. Mais l’Europe est aujourd’hui incapable de se définir elle-même culturellement. Par peur de choquer ou de discriminer, elle a pris le parti du relativisme et du multiculturalisme, quand elle ne choisit pas l’autodénigrement, la repentance culpabilisante ou le reniement démagogique…

La peur que génère l’afflux d’immigrés en Europe crée un fort sentiment de repli identitaire. Nous avons peur de ces réfugiés en ce qu’ils pourraient remplacer notre culture par la leur. Raison de plus pour affirmer les principes de notre civilisation européenne, pour mieux définir ce que l’Europe peut apporter à ces nouvelles identités venues de l’immigration. 

Travaillons sans relâche contre la déréliction de la culture européenne, sacrifiée sur l’autel de la bassesse, de l’intérêt financier et de l’américanisation. Eco dit : “Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit alors plus en rien, il croit en n’importe quoi” Notre devoir est donc, à la suite d’Umberto Eco, d’œuvrer à un sursaut des consciences à l’endroit de ce trésor dont les richesses se perdent et se dénaturent. 

L’abandon dans les écoles de l’apprentissage musical et des langues dites mortes, l’enseignement carentiel de l’histoire et de l’histoire des arts, l’abandon des arts de la parole par les instances de subvention, l’endémie financière de la production d’auteur, la misère organisée du monde de la création artistique, la mort programmée de la presse écrite et des maisons d’édition,… sont autant de signes avant-coureurs d’un échec civilisationnel. 

 Avant de fabriquer des citoyens consommateurs, sportifs, matérialistes et technologiques, dociles et décérébrés, il importe d’abord et avant tout de mettre au monde des sujets pensants, capables de hiérarchiser les valeurs, en reliant entre elles les composantes culturelles de l’Europe, dans leur diversité et leur polyvalence, dans une perspective d’ouverture à l’autre. La culture doit cesser d’être considérée comme un passe-temps, se développant dans l’espace interstitiel entre enseignement et emploi. Elle est non seulement le sel de la vie, mais le bouclier contre l’obscurantisme, le matérialisme et le terrorisme. La culture rend heureux en ce qu’elle est connaissance. La connaissance éclaire l’être humain et l’élève, depuis que les hommes sont nés à eux-mêmes. 

L’Europe, malade de sa propre indéfinition 

Il est donc temps que les Etats membres européens encouragent la réflexion de ses artistes et de ses intellectuels afin de convaincre chacun que c’est l’enseignement de la culture qu’il faut soutenir dans les choix de société. Au même titre que la conscience écologique, et dans la même perspective, une nouvelle conscience culturelle est à appeler de nos vœux. Les instances européennes seraient bien avisées de créer d’urgence, à tous les niveaux de l’enseignement, un cours de culture européenne, inscrit dans le tronc commun de l’enseignement obligatoire, mixant arts et histoire, patrimoine, philosophies, histoire des religions. 

Car le matérialisme qui a tué Dieu fait de l’Européen encroûté dans la matière un mécréant. Regardons-nous, Européens matérialistes et sans spiritualité, et demandons-nous comment nous perçoivent les sociétés théologiques. Elles n’ont plus aucun respect pour nous. Il est donc grand temps de regagner notre respectabilité à travers un véritable combat pour une laïcité républicaine, qui ne nie pas le fait religieux, mais le confine dans la sphère privée, et affirmer les valeurs culturelles qui ont fait et font l’Europe. Notre survie au cœur de l’Europe et le maintien d’une paix durable en dépendent.