Opinions

On constate que le principal souci des parents, c’est moins le contenu que le temps que passent les gosses devant les écrans.

Denis LAMBERT

Directeur général de la Ligue des familles

Une étude des mutualités socialistes (“La Libre” de vendredi matin) révèle que Facebook a pris une importance considérable dans la vie des jeunes. Est-ce une évolution inéluctable ?

Bien sûr. On voit bien que les jeunes jouent des différents écrans. On est dans la superposition des GSM, de Facebook et de la télé, les trois en même temps. La présence des écrans dans nos vies est effectivement devenue inéluctable et donc, il vaut mieux partir de ces faits que d’avoir l’espoir qu’on reviendra en arrière.

Est-ce que, dans votre action, vous êtes parfois confronté à la problématique de l’utilisation de Facebook par les jeunes ?

On a fait une étude d’opinion sur les préoccupations des parents d’ados. De manière très surprenante, on voit que le problème d’addiction aux écrans est une préoccupation première des parents, avant la drogue, l’alcool, la violence, etc. C’est donc un problème que les parents considèrent comme vraiment actuel et grave. Est-ce parce qu’il y a vraiment des problèmes d’addiction ou est-ce parce qu’ils sont perdus face à ce monde ? Il y a eu une inversion culturelle : jusqu’il y a peu, les parents pouvaient expliquer à leurs enfants le fonctionnement du monde dans lequel ils vivaient, Or, pour la première fois dans l’histoire de la transmission de savoir, c’est le jeune qui explique au parent, et non plus le parent qui explique au jeune. C’est une évolution qui est d’ailleurs passionnante en termes d’échanges entre les parents et les jeunes.

Quelle est l’aide que vous pouvez apporter aux parents qui sont un peu déboussolés ?

D’abord, il faut s’entendre sur le mot "jeunes". Le pivot légal pour Facebook est à 13 ans, mais c’est de la pure théorie évidemment. Nous, ce qu’on dit, c’est qu’en dessous de 13 ans, le parent doit quand même jeter un œil sur l’écran. On peut alors se permettre d’être un peu plus intrusif. Mais on lui déconseille d’aller s’inscrire soi-même et de jouer au "faux jeune" pour surveiller le système. Au-dessus de 13 ans, on recommande de parler avec son gosse; on lui explique les dangers, mais on accepte aussi que l’adolescent doit un peu s’aventurer. Et c’est une opportunité pour les parents de causer avec leur gamin. Se laisser expliquer ce que c’est, et en même temps tenter d’encadrer. La deuxième chose qu’on fait, c’est l’atelier des parents où on leur permet de se rencontrer et d’échanger là-dessus. C’est l’atelier qui a le plus de succès, et on voit donc très bien la préoccupation monter, mais, à mon avis, plus par ignorance que par peur absolue. On constate d’autre part que le principal souci des parents, c’est moins le contenu que le temps que passent les gosses devant les écrans.

Est-ce que, justement, il ne faut pas protéger les jeunes contre eux-mêmes ?

Il faut en tout cas les éveiller sur les dangers potentiels mais en même temps, l’interdit pour les ados, c’est quand même la plus grande incitation à transgresser.

Est-ce que La Ligue réfléchit à d’autres actions ?

Des actions de promotion de mesures législatives de coercition, par exemple ? Non, on ne va pas dans ce sens. Ce serait inefficace. Cela signifierait qu’on pourrait remplacer la qualité du dialogue familial par des mesures légales, et on n’y croit pas.

David LALLEMAND

Conseiller en communication et chargé de projet auprès du Délégué aux droits de l’enfant.

Facebook est désormais au centre de la vie des jeunes. Peut-on contrôler cette situation ?

C’est une évolution inéluctable dans le sens où on ne peut pas échapper à l’évolution des moyens de communication, des technologies. C’est une évolution qui peut être souhaitable et il est important que l’école et les parents ne passent pas à côté. Il ne faudrait pas qu’il y ait un décalage trop grand entre les jeunes qui sont des natifs de ces nouvelles technologies avec beaucoup de dextérité et les adultes. Ceux-ci ont un rôle à jouer, eu égard aux dangers potentiels. D’autre part, il y a quelque chose de formidable, c’est la rencontre intergénérationnelle autour de ces technologies.

Est-ce que Facebook a créé un besoin nouveau de communiquer ?

On peut dire aujourd’hui que Facebook occupe la place qui était celle des journaux intimes et des carnets de poésie d’une époque où l’internet n’existait pas. Avec cette différence que ce qui était de la sphère complètement privée, devient aujourd’hui entièrement public une fois qu’on a exprimé son opinion. Dans la convention relative aux droits de l’enfant, on trouve celui de s’exprimer librement, d’avoir une opinion et que celle-ci puisse être différente de celle de ses parents. Mais quand ce contenu est diffusé, ce droit ne pèse pas lourd par rapport à celui des adultes, qui est de se protéger par rapport à la diffamation, d’injures. Nous avons été saisis de plaintes, où des élèves ont été proprement virés de leur école parce qu’ils s’étaient exprimés sur Facebook concernant des professeurs. Il y a là une sorte d’obligation de l’exemple qui est amenée par l’institution école parce qu’elle maîtrise mal ces nouveaux outils. C’est d’abord le droit des aînés qui prime et celui des enfants passe à la trappe. On ne doit pas tout accepter, mais dans les cas qui nous ont été soumis, l’école a raté la chance d’en faire un sujet de discussion entre les professeurs et les jeunes pour voir comment on peut se respecter mutuellement.

Est-ce que cette liberté des jeunes est sans limites ?

Aucune liberté n’est sans limite. La question n’est pas de permettre tout et n’importe quoi sous prétexte que les technologies l’autorisent. Mais c’est un faux problème qu’on résoudra les choses par des interdits.

Est-ce que les parents ne sont pas un peu largués par cette évolution ?

Oui, ils le sont. On a beau mettre tous les filtres imaginables, on n’empêchera rien. Prenons le cas des téléphones portables. Ils rassurent les parents parce qu’ils leur permettent d’être en contact permanent avec leurs enfants, mais les parents donnent ainsi l’arme qui pourrait blesser leurs enfants parce qu’on ne serait pas positionné clairement sur les limites et les dangers. On n’a pas suffisamment de contacts intelligents. Il y a un énorme travail en matière d’éducation aux médias, qui ne doit pas se faire uniquement à l’école, mais aussi en famille. Il faut sortir de la peur pour entrer dans une maîtrise raisonnée.

Ne faut-il quand même pas protéger les jeunes contre eux-mêmes ?

Il ne faut pas focaliser le débat sur les jeunes. Les contenus les plus diffusés sur Internet sont pornographiques. N’importe quelle consommation en soi pose tout de suite le problème des abus.