Opinions

Institut d'études de la famille et de la sexualité, UCL

La famille «classique» avec un couple formé par un homme et une femme ayant quitté le toit parental, unis pour la vie par des liens juridiques, économiques, affectifs et sexuels, qui donnent la vie à des enfants qui, à l'âge venu, iront à leur tour former des couples qui, à leur tour, etc., est un modèle d'organisation de la parenté éminemment respectable mais qui - et nous avons souvent beaucoup de peine à l'admettre - est limité dans l'espace et dans le temps de l'aventure de l'humanité. Il faut entendre les historiens et les anthropologues nous décrire l'extraordinaire diversité des modes de gestion des rapports de parenté pour prendre conscience que celui qui nous est trop souvent présenté comme universel et conforme à Dieu sait quelle «loi naturelle» est une construction sociale. Il a toute sa valeur bien entendu mais, en ces temps de crispation normative, il serait sans doute préférable qu'il se présente sans arrogance ni intolérance, en paix avec les autres modèles qui constituent avec lui le «marché des familles».

Sans être exhaustif, nous y trouvons les familles recomposées, les familles médicalement assistées avec intervention d'un tiers donneur, les familles monoparentales et les familles homoparentales. Elles se faufilent entre les aléas juridiques pour se tricoter un tissu relationnel qui leur permet d'aider leurs enfants à grandir en âge et en sagesse, en sachant que c'est dans nos manques que ceux-ci enfoncent leurs meilleures racines. Il faut avoir rencontré la souffrance des enfants de «parents parfaits» pour en prendre conscience!Les familles recomposées mettent en évidence que le lien de parenté sociale qui se crée entre un enfant et son «quasi-père» ou sa «quasi-mère» (le nouveau compagnon de sa mère ou la nouvelle compagne de son père) n'a nul besoin de base biologique ni, à ce jour, de statut légal, pour exister, souvent puissamment et dans la durée, tout en restant compatible avec les liens qui subsistent entre cet enfant et ses parents géniteurs. Ces conduites sociales de parenté disjointes des liens biologiques n'étonnent guère un anthropologue aussi reconnu que M. Godelier («Métamorphoses de la parenté», Fayard, 2004), pour qui c'est la responsabilité continue qui fait mère et père et non - ou si peu - la physiologie de la reproduction!

Cette reconnaissance accordée à la parenté sociale contraste avec le désir de parenté biologique qui conduit des couples à fonder leur famille en empruntant soit les ovules d'une donneuse, soit les spermatozoïdes d'un donneur, soit plus rarement l'utérus d'une mère porteuse. Par assistance médicale interposée, ces couples surmontent avec amour et courage leur infertilité en dissociant sexualité, fécondation et parfois grossesse, ce qui donne une étonnante variété de combinaisons, qui fonctionnent plutôt bien si l'on en croit les nombreuses études consacrées à ces familles depuis plusieurs décennies.

Les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses et interpellent peu nos bonnes consciences. C'est pourtant là que le socio-politique devrait intervenir en priorité car il s'agit souvent de femmes en situation précaire, qui ont rarement choisi volontairement de vivre seules avec leurs enfants. On peut rêver que demain d'intenses débats parlementaires porteront sur ces familles et sur la prévention des détresses qui s'y cachent souvent...Les familles homoparentales «sortent du placard» et viennent secouer plus que toutes les autres nos idées reçues sur ce que devrait être une famille. Elles sont multiformes et accueillent aussi bien des enfants adoptés par l'un des membres du couple gay ou lesbien, que les enfants nés d'une précédente relation hétérosexuelle d'un de ces membres. Il y a aussi ceux que nos voisins appellent les «bébés Thalys»: de nombreux couples de lesbiennes françaises sont accueillis en Belgique pour recevoir l'insémination artificielle par donneur qui leur est refusée par la loi de leur pays. Le nombre de familles homoparentales est mal connu. M.Gross («L'homoparentalité», PUF, 2005) l'évalue à quelques centaines de milliers en France. Aux Etats-Unis, le «gaybyboom» est mieux recensé: trois millions d'enfants y sont élevés par des parents gays ou lesbiens. Les études longitudinales de suivi de ces enfants montrent qu'ils se débrouillent aussi bien avec les aléas de la vie que les enfants des couples «classiques», où ils sont d'ailleurs si souvent pris en otage lors des séparations tumultueuses.Ces familles «atypiques» qui fonctionnent et cherchent leur reconnaissance sociale et juridique sont un formidable levier de dénaturalisation (donc d'humanisation?) de la filiation. Celle-ci est, selon la définition de M. Godelier, un engagement, une responsabilité élective et continue qui relie un enfant à des adultes qui ont vis-à-vis de lui des droits et des devoirs et constituent sa première forme d'intégration dans la société. Ces familles nous bousculent et posent de délicats problèmes juridiques, elles nous apprennent qu'on ne fait pas - ou si peu - des enfants avec des testicules, des ovaires et un utérus, mais en tissant des liens d'âmes et de dons mutuels. Nous sommes tous des enfants adoptés et nos enfants ne nous appartiennent pas...Cependant chahuter l'organisation des rapports de parenté, c'est aussi interroger notre sexualité et les rapports socio-politiques entre les genres féminin et masculin. Avec l'idéologie qui lui donnent les balises et l'utopie qui lui gonfle les voiles, l'aventure humaine se cherche continûment. Nous n'avons pas fini, c'est encore une citation de M. Godelier, de réaliser que le propre de l'homme, c'est qu'il ne vit pas seulement en société mais qu'il peut et doit produire de la société pour vivre.

© La Libre Belgique 2005