Opinions

Une opinion de Clément Trouveroy, étudiant en Master à la Louvain School of Management et membre de la conférence Olivaint, centre interuniversitaire de formation politique.


Les voyages lointains peuvent générer du stress plutôt que de satisfaire un besoin d’évasion, au fond plus simple et plus élémentaire.


Faut-il aller loin pour voyager ? Qui parmi vous n’a jamais rêvé à une autre vie que la sienne ? Vous êtes prisonnier des bouchons du matin, vous êtes rongé par le stress des réunions de travail en journée et condamné à l’insomnie le soir… Vous n’avez dès lors plus qu’une idée en tête : voyager. Mais, au fond, qu’est-ce que voyager ?

Lorsque nous parlons de voyage, nous songeons d’abord à un déplacement physique dans l’espace. Un mouvement qui débouche sur la découverte d’autres peuples, contrées et cultures. Vous êtes sans doute nombreux à avoir ainsi déjà quitté votre pays pour vous émerveiller devant des paysages époustouflants, vous laisser surprendre par des mets et arômes exotiques ou encore refaire le monde sous un ciel étoilé avec des étrangers. Ce type de voyage, légitime mais réservé à ceux qui en ont les moyens, peut vite devenir une habitude, un réflexe, voire une manière de prouver sa réussite sociale, avec le risque de vous mettre la pression plutôt que de satisfaire chez vous un besoin d’évasion au fond plus simple et plus élémentaire. Une pression pour échapper à la pression, quel paradoxe !

Une course contre la montre

En effet, les moyens de transport de nos jours, toujours performants, ont bouleversé notre expérience du voyage. Vous ne prenez plus le temps de voyager. Au contraire, votre escapade est davantage une course contre la montre car vous ne pouvez pas "perdre de temps". L’important est d’arriver le plus rapidement possible à destination. Ainsi, ce voyage vous replonge en quelque sorte dans le stress qu’il est censé vous aider à fuir.

Vous me rétorquerez que, malgré le stress du déplacement, les voyages forment la jeunesse. Une étude réalisée par des chercheurs allemands en 2013 sur des étudiants Erasmus a d’ailleurs démontré que ceux-ci développaient, grâce à leur séjour à l’étranger, des aptitudes telles que la débrouillardise, la sociabilité, l’ouverture d’esprit. Toutefois, que deviennent ces qualités si, au retour de son voyage, le jeune reprend une vie sédentaire, conformiste et égocentrique ? C’est pourquoi nous pouvons nous demander si l’éloignement physique est bien la seule manière de s’évader, d’éveiller ses cinq sens ainsi que d’ouvrir durablement son esprit et son cœur à l’altérité.

Il faut créer l’expérience près de chez soi

Un voyage lointain n’est enrichissant que si le voyageur est disposé à se laisser transformer par son expérience. A défaut, le voyage risque de n’être pour lui qu’une poursuite onéreuse de ses habitudes mais sous d’autres latitudes. "A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat", disait Sénèque.

Sortir de chez soi, quitter sa routine et sa zone de confort, oui ! Mais sans nécessairement viser des destinations lointaines. Au contraire, en recherchant et en créant l’expérience inédite au quotidien et autour de chez soi.

Pour cela, nos cinq sens sont de formidables moyens de transport vers des univers aux couleurs, parfums, sonorités et sensations uniques… Pourquoi ne pas les emprunter plus souvent ? Pourquoi n’iriez-vous pas respirer à pleins poumons les senteurs de la forêt après l’orage ? Pourquoi n’iriez-vous pas écouter le chant des oiseaux au bord d’un ruisseau ou vous promener pieds nus dans l’herbe au coucher du soleil ? Qui, parmi vous, s’adonne à ce type d’évasion au moins… une fois par semaine ? Vous voulez sortir de votre zone de confort ? Très bien. Allez vous lier d’amitié avec un réfugié du parc Maximilien. Il a, lui, tant de voyages à vous raconter ! Engagez la conversation avec votre voisin au concert, au cinéma, au foot, dans le tram ou tout simplement celui de votre rue ? Si votre démarche est concluante, vous serez fier de vous, encore plus extraverti et plus confiant qu’un étudiant Erasmus.

La lecture est un voyage

Vous recherchez vraiment l’évasion ? Plongez-vous dans la lecture d’un roman passionnant ! Le lecteur mais aussi le spectateur ou visiteur, lorsqu’il referme le livre ou quitte la salle de spectacle peut lui aussi avoir le sentiment de revenir d’un voyage lointain. Ce dépaysement a le pouvoir de l’émouvoir en stimulant son enthousiasme, son empathie ou son imagination. Comme disait Joseph Joubert, l’imagination a fait plus de découvertes que les yeux. Ce décentrement élargit aussi sa connaissance du monde et enrichit le dialogue qu’il entretient avec lui-même et avec les autres.

Quel voyage, n’est-ce pas ? Votre sentiment d’évasion et de détente ainsi que l’éveil de vos sens sont une destination. Utilisez avant votre imagination, votre audace et votre curiosité comme carburant pour l’atteindre plutôt que la voiture, l’avion ou le bateau. Je conclurai par cette citation de Marcel Proust qui disait : "Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux."