Faut-il bâtir des immeubles dédiés au sexe tarifé ?

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Opinions La question qui agite le conseil communal de Liège et qui surgit épisodiquement dans certaines autres grandes villes de Belgique est l’occasion de relancer un vieux débat : doit-on obligatoirement considérer les personnes prostituées comme des professionnelles ou comme des victimes ?

C’est assurément la seconde interprétation qu’ont privilégié certains parlementaires français, et dans leur sillage une récente proposition émanant d’un parti politique belge.

En proposant de pénaliser les clients des personnes prostituées, les initiateurs de ces propositions placent la question de la prostitution dans la perspective suédoise qui la considère comme une violence faite aux femmes, un crime passible de 6 mois de prison et/ou de lourdes amendes. Est-ce souhaitable ?

Avec la Fondation Samilia, dont l’objectif premier est de contribuer à la lutte contre la traite des êtres humains (1), nous voulons nous distancier de toute approche moralisatrice de la prostitution. Nous pensons cependant qu’il est temps de nuancer le débat et de poser ouvertement les questions que d’aucuns préfèrent passer sous silence.

Perçue différemment au cours des siècles, la prostitution est le reflet d’un contexte économique et culturel donné. Dans une société hyper-érotisée où tout a désormais valeur marchande, le fait que des personnes majeures et consentantes monnaient leurs charmes ne devrait a priori pas poser de problèmes. Celles et ceux qui l’exercent méritent notre respect. Qui sommes-nous pour juger de leur capacité à s’assumer ou de la crédibilité d’un choix qu’ils revendiquent ouvertement ?

Cependant, à y regarder de plus près, la notion de consentement est difficile à cerner et doit s’appréhender à la lumière du parcours de vie de chacun(e). Sans tomber dans la généralisation, des traumatismes affectifs subis durant l’enfance, le fait de n’avoir pas été respecté sexuellement suffit parfois à altérer un choix apparemment libre.

Or la prostitution n’est pas anodine. Elle n’est jamais éloignée de la violence, elle est souvent accompagnée de mépris et elle est toujours stigmatisée.

Il est inacceptable d’exploiter les personnes prostituées, de les contraindre, d’une manière ou d’une autre, à pratiquer ou à poursuivre une activité pénible. La traite des êtres humains est un combat majeur de l’Union Européenne, confrontée au double défi de migrations massives et de la libre circulation des personnes. Aucun Etat Membre n’est épargné par les filières criminelles qui menacent les fondements mêmes de la démocratie en violant les droits humains les plus élémentaires et en infiltrant insidieusement tous les secteurs de l’économie.

La Belgique a été considérée comme un pays pionnier dans la lutte contre la traite des êtres humains mais en matière de prostitution, d’autres Etats comme la Suède et les Pays-Bas, ont adopté des politiques novatrices qu’il nous est à présent possible d’évaluer.

Ainsi, à la question de l’opportunité d’ouvrir des Eros centers en Belgique, nous répondons : 1 Tout ce qui contribue à banaliser la prostitution contribue également à développer la traite des êtres humains. La légalisation de la prostitution aux Pays-Bas n’a pas conduit à diminuer la traite des êtres humains. Au contraire, l’on constate l’impossibilité pour les autorités de contrôler ces espaces de prostitution, la transformation de la nature du phénomène (moins de violence de la part des trafiquants, disparition des grands réseaux contrôlant des dizaines de filles) et l’apparition de nouvelles formes de traite d’êtres humains comme les "loverboys", ces hommes âgés de 20 à 30 ans qui séduisent et manipulent des jeunes filles hollandaises pour les amener dans les réseaux de prostitution, ou la "prostitution circulaire" qui consiste à faire tourner les filles dans différents pays selon leur législation en matière de prostitution, mais également pour éviter qu’elles soient soumises aux contrôles réguliers de la police.

2 Ouvrir des Eros Centers ne constituerait une réponse que pour un type bien particulier de prostitution, la prostitution de vitrine ou de salon. Elle serait en revanche sans effet sur la prostitution de rue, en clubs privés ou via internet, qui sont les formes de prostitution qui se développent le plus rapidement.

Quant à la question de poursuivre pénalement le client, nous ne pensons pas que ce soit une priorité. 1 Nous réclamons plus de moyens pour permettre aux acteurs de terrain d’appliquer les lois qui existent déjà, notamment en matière de poursuites contre toutes les formes d’exploitation sexuelle.

2 En tout état de cause, pénaliser le client ne pourrait advenir qu’au terme de tout un processus, comme le préconise la note du parti politique favorable à cette mesure, afin d’éviter de tomber dans la clandestinité et de créer un environnement plus favorable encore à la traite des êtres humains. En Suède la décision de poursuivre le client a été prise 30 ans après avoir été évoquée et a été accompagnée de différents programmes d’aides sociales pour les femmes en situation de précarité et de campagnes de sensibilisation destinées aux hommes (incluant par exemple un numéro vert pour les clients en "manque"). En Belgique nous en sommes encore très loin Néanmoins, la note mentionnée ci-dessus évoque par ailleurs plusieurs pistes que nous préconisons depuis longtemps.

3 En effet, notre approche s’inscrit dans l’optique de la directive adoptée le 20 mars 2011 par le Conseil et le Parlement Européens qui prévoit à son article 18 : "Member States shall take appropriate measures, such as education and training, to discourage and reduce the demand that fosters all forms of exploitation related to trafficking in human beings". En d’autres mots, nous invitons à insister sur la nécessité de la sensibilisation et de l’éducation des clients, plutôt que d’adopter une politique de pénalisation à leur égard.

Il faudrait aussi envisager des initiatives de prévention auprès des jeunes dont les comportements sexuels évoluent sous l’influence de la pornographie, notamment virtuelle via le net. Celle-ci véhicule l’image d’une sexualité souvent violente dont la réalité contribue au marché de la prostitution. Enfin, les pouvoirs publics devraient consacrer autant d’énergie à proposer des alternatives crédibles pour celles et ceux qui veulent sortir de la prostitution, qu’ils en déploient pour organiser cette dernière. Si à Anvers, à Liège ou ailleurs chacun(e) a le droit de se prostituer dans des conditions de sécurité et d’hygiène bien "encadrées", ne devrait-il/elle pas pouvoir être pareillement soutenu lorsque s’exprime le désir ou le besoin d’arrêter cette activité ?

(1) La traite des êtres humains est le fait de recruter, de transporter, de transférer, d’héberger, d’accueillir une personne, de passer ou de transférer le contrôle exercé sur elle, aux fins de : exploitation sexuelle ; exploitation de la mendicité ; de mettre au travail ou de permettre la mise au travail de cette personne dans des conditions contraires à la dignité humaine (exploitation économique) ; trafic d’organes ; ou de faire commettre à cette personne un crime ou un délit contre son gré.

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