Opinions Je ne veux plus encourager ce business qui contrevient au droit social durement acquis.

Une opinion de Pascal Warnier, économiste et diplômé en sciences de l'éducation.

Les révélations sur les conditions de travail et le management au sein de Ryanair ne peuvent plus nous laisser indifférents. Tous les témoignages recueillis là où Ryanair a ouvert des escales sont concordants. Un mot revient sans cesse : inacceptable. "Les salaires sont peu élevés, la protection sociale est quasi inexistante, l’ambiance de travail est pénible, voire inhumaine", indique Francis Van de Woestyne dans son édito du 26 juillet. "La compagnie aérienne irlandaise a contribué certes au développement économique en Europe mais à quel prix social ?", conclut l’éditorialiste.

Comme beaucoup de lecteurs, j’ai aussi voyagé avec Ryanair. Tarifs réduits, accessibilité de zones géographiques peu desservies auparavant, embarquement rapide, tous ces éléments m’ont incité à faire le choix de cette compagnie. Mais voilà, aujourd’hui j’éprouve un malaise grandissant lorsqu’installé dans mon fauteuil, collé au hublot, le regard fixé sur les terres hennuyères qui s’éloignent au décollage de l’avion, je tourne la tête et j’aperçois les hôtesses et les stewards s’affairer dans le couloir central de l’aéronef. Pas une minute de répit, les différentes offres et ventes de la compagnie se succèdent en plus du travail habituel. Le stress se lit sur leur visage.

Pourquoi devrais-je continuer à encourager ce business qui contrevient au droit social que notre pays a mis plus d’un siècle à conquérir en faveur du bien-être de ses travailleurs. Or, ces personnes travaillent et sont établies pour la plupart d’entre elles chez nous. C’est injuste et inéquitable. Alors me direz-vous, il faut agir au niveau européen, il faut sanctionner Ryanair et puis, il faut faire attention car c’est un gros pourvoyeur d’emplois à Charleroi Airport.

Bien entendu, tout cela est exact. Mais ma conscience, elle, n’a cure de ces arguments économiques. Elle est tout simplement choquée et le grand écart entre mes actes et mes valeurs lui inflige une tension devenue intolérable. C’est pourquoi, j’ai décidé de ne plus voler avec cette compagnie aérienne. Je sais que cela me contraindra à d’autres choix de mobilité sans doute plus coûteux, moins confortables ou moins rapides mais au moins je me sentirai délesté de ce malaise et je pourrai me dire que je ne contribue plus à l’expansion d’une entreprise et d’un modèle économique devenus hors la loi.

Alors oui, j’entends déjà des voix s’élever et s’insurger par rapport à une telle position. Boycotter Ryanair, c’est mettre en danger l’avenir économique d’une région déjà fort pénalisée par le déclin des charbonnages et de la métallurgie. Et que de toute façon, l’Europe lissera à l’avenir toutes ces situations inégalitaires en contraignant les Etats membres à faire évoluer leur législation sociale. Peut-être. En attendant, des milliers d’employé(e)s doivent travailler dans des conditions intolérables.

Ce qui est en jeu ici, à un autre niveau bien entendu mais qui relève de la même logique, c’est le conflit que feu le roi Baudouin, décédé il y a tout juste 25 ans, a dû arbitrer au plus profond de lui-même au printemps 1990 lorsqu’il a refusé de signer l’arrêté royal dépénalisant partiellement l’IVG dans notre pays. Il écrira au premier ministre Wilfried Martens son problème de conscience en ces termes : "Ce projet soulève en moi un grave problème de conscience. […] En signant ce projet de loi et en marquant, en ma qualité de troisième branche du pouvoir législatif, mon accord avec ce projet, j’estime que j’assurerais inévitablement une certaine coresponsabilité. Cela, je ne puis le faire […]." Il terminera sa missive en évoquant l’importance pour tout être humain et donc pour lui-même également de disposer d’une liberté de conscience : "Serait-ce normal que je sois le seul citoyen belge à être forcé d’agir contre sa conscience dans un domaine essentiel ? La liberté de conscience vaut-elle pour tous sauf pour le Roi ?"

Que l’on soit d’accord ou pas avec le point de vue du roi Baudouin sur l’IVG, on peut considérer qu’il nous a indiqué par sa très grande intégrité un chemin à suivre en ces temps ou action et éthique rentrent si souvent en conflit.