Opinions

Une opinion de Georges Bauherz, neurologue et titulaire d'un DEA en philosophie. Coordinateur du dossier "Pour une gauche médicale" dans la revue "Politique"*.


Faut-il se mobiliser contre l’Ordre ? A moins d’attendre qu’il tombe comme un fruit mûr... Sa puissance est entamée, son autorité disputée par le courant bioéthique et, surtout, le corps médical s’est féminisé.


Le métier de médecin est une profession exceptionnelle.Deux problèmes mettent en lumière la situation particulière du métier dans notre société : la limitation de l’accès (et par extension la création d’un numerus clausus à l’entrée pour les seules études qui conduisent automatiquement et uniquement à une seule profession) et l’existence de l’Ordre des médecins, juridiction d’exception.

On a beaucoup parlé, récemment, de l’examen d’entrée. Je voudrais revenir sur la question, moins médiatisée aujourd’hui, de l’Ordre.Certes, les médecins sont, dans leur majorité, des personnes de qualité. C’est ce côté bienveillant et altruiste de leur personne qui leur a fait choisir cette profession. C’est psychologique.

Des experts, proches du pouvoir

Mais ce sont aussi des experts, organisés en corporation et proches des pouvoirs en place. Cela se voyait hier dans leur adhésion en masse au parti nazi allemand dans les années trente et quarante, et aujourd’hui dans leurs choix électoraux et dans les magazines de leurs salles d’attente. Avec de grosses différences selon les spécialités. C’est sociologique.

Depuis une cinquantaine d’années, un mouvement de professionnels de la santé "de gauche" s’est constitué en Occident. Et la Belgique, qui a fait l’expérience de la grève des médecins de 1964 avant de vivre mai 68, est, de ce point de vue, exemplaire. On peut énumérer, de manière non exhaustive, les succès et pointer les écueils : la création du Germ (Groupe d’étude pour une réforme de la médecine) et l’élaboration d’une nouvelle manière de penser les soins (intégration de la prévention et de la thérapeutique, nouveaux modes de paiement, création de structures multidisciplinaires, relativisation du concept de santé comme valeur "comme les autres", accessibilité de tous aux soins), la création des Maisons médicales, un nouveau regard sur le corps des femmes, sur la folie, sur l’usage de drogues, sur le secret ou sur la ruralité, la défense de la Sécurité sociale contre les volontés de marchandisation, le développement de la médecine humanitaire.

C’est ce mouvement de médecins de sensibilité sociale qui a participé à faire échouer la deuxième grève des médecins de 1980.

© Olivier Poppe

Un anachronisme qui fait tache

Par contre, l’Ordre des médecins résiste, comme un anachronisme qui fait tache dans le paysage. Pour les médecins de gauche d’il y a trente ans, la chose était pourtant entendue : l’Ordre des médecins était un "bazar" démodé et réactionnaire, à supprimer sans délai.

En caricaturant à peine, on peut en faire l’histoire ainsi. Après plus d’un demi-siècle de gestation, l’Ordre a été porté sur les fonts baptismaux par le corporatisme d’extrême droite qui a cherché à briser le syndicalisme ouvrier pour le remplacer par des organisations de métiers verticales. L’Ordre des médecins français fut la création de Vichy. La loi instituant celui de Belgique date de 1938, mais il ne fut mis en place (et partiellement contesté dès le départ) qu’en 1941, appliquant aussitôt les directives antijuives de l’occupant.

Un tribunal d’exception

L’ODM est une juridiction privée, un tribunal d’exception. Il n’est composé que de médecins, tous les médecins doivent s’y inscrire et payer leur cotisation pour pouvoir pratiquer. Il cumule le rôle de législateur (rédaction du code de déontologie) et celui de pouvoir judiciaire. Ses audiences sont secrètes.

Depuis 1964, les syndicats médicaux l’ont investi. Parmi ses prises de position les plus politiques et médiatisées, il y a la condamnation des médecins pratiquant l’avortement et celle de la pratique de groupe. Et ses jugements ont été, lorsqu’ils concernaient des faits sociaux ou politiques, terriblement orientés.

L’Ordre des médecins est ainsi surtout perçu comme l’organisation médicale de l’ordre social. Plusieurs mouvements successifs de "médecins de gauche" se sont affrontés à lui, avec comme principal moyen de lutte le refus de paiement de la cotisation, dont celui de l’appel des 300, lancé après le soutien de fait de l’Ordre à la grève médicale, défaite, de 1980.

Les propositions de loi visant à le moderniser, sans même le supprimer, n’ont pas abouti jusqu’ici.

Renversement

Aujourd’hui, la puissance de l’ODM est entamée. Son autorité morale est disputée par le courant bioéthique (en particulier depuis la création du Comité consultatif belge de bioéthique). L’interruption de grossesse, l’euthanasie, la procréation médicalement assistée sont des sujets traités dans l’enceinte du Parlement.

Surtout, le corps médical s’est féminisé, agrandi et différencié, avec une tension accrue entre certains médecins en voie de paupérisation et des célébrités ou des autorités qui poursuivent leur ascension sociale et financière. Et les élus ont changé, se sont diversifiés. On trouve aujourd’hui de tout, du meilleur au pire.

Cela permet aussi certains petits progrès : une accessibilité plus grande à la justice en ce qui concerne les conflits entre médecins et plaignants, une sévérité pour certains abus de pouvoir que la justice ordinaire ne se permettrait pas. L’Ordre ne condamne plus les médecins pour des comportements jugés indignes de la profession, comme l’ivresse en rue ou la sexualité non conforme. Mais conserve certains tabous, comme la question des honoraires excessifs.

Alors, le combat pour la dissolution de l’Ordre des médecins vaut-il encore la peine d’être mené ou faut-il attendre qu’il disparaisse et tombe comme un fruit mûr ?

La réponse est certainement "oui" pour les membres de "Médecine pour le Peuple" qui poursuivent, courageusement mais seuls, la grève des paiements. Il est vrai qu’une institution obsolète peut toujours être réactivée plus facilement, si le rapport de force change, que s’il faut en créer une nouvelle.

Juger des priorités et des moyens nécessite de réfléchir dans le cadre d’un projet de politique de santé et, à l’heure où certains rêvent d’un renversement d’alliance entre les patients et les médecins, la question prend du relief. Les programmes électoraux feront figure de test.


→ *Coordinateur, avec Edgar Szoc, de ce dossier n°101 (septembre 2017) de la revue "Politique". Sous-titré "Médecine réparatrice ou émancipatrice ?", on y trouve notamment "Parce que la santé n’est pas une marchandise" (par Jean Hermesse et Jonathan Bouvy), "Défendre la sécurité sociale en Europe" (par Jean-Pierre Unger, Ingrid Morales et Michel Roland), "1945-1990 : maisons médicales, semailles et germination" (par Marinette Mormont et Michel Roland), "Genre, féminisme et pratiques médicales" (par Catherine Markstein et Ariane Rixout), "De la médecine générale en milieu rural" (Jean Laperche et Cécile Bolly)… Rens. sur info@revuepolitique.be et http://www.revuepolitique.be