Opinions

MATHIAS EL BERHOUMI PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DES ÉTUDIANT(E) S FRANCOPHONES (FEF)

Trois années après le début de son mandat, un constat s'impose : notre ministre de l'Enseignement supérieur Marie-Dominique Simonet affiche une foi aveugle dans les fusions de nos institutions d'enseignement supérieur. Sont actuellement à son actif la création de la Haute école de la province de Liège (HEPL), de la Haute Ecole de Namur (HENAM), et vont s'y ajouter, entre autres, les fusions annoncées en grandes pompes entre l'Université Mons-Hainaut (UMH) et les Facultés Polytechniques de Mons (FPMs) ou au sein de l'Académie Louvain. La concentration des institutions serait-elle le seul réel projet des deux dernières années de son mandat ?

Malgré le consensus politique de rigueur dans ce dossier, il est pertinent de s'interroger sur les buts de ces fusions et sur les effets qu'elles peuvent avoir à terme. En intégrant aux discours officiels les objectifs officieux, nous trouvons des motivations de deux ordres : d'une part, réaliser des économies et, d'autre part, créer de grandes institutions reconnues afin d'accroître la visibilité internationale de notre enseignement supérieur et d'augmenter sa compétitivité. La première option pour réduire les coûts est de sabrer dans les dépenses administratives, option que privilégient les discours officiels. Pourtant, cette motivation ne résiste pas à l'examen des cas concrets d'entités fusionnées. En effet, afin de ne fâcher personne, il a fallu conserver l'essentiel des structures existantes, voire créer des structures supplémentaires pour administrer la nouvelle entité.

L'autre option est de "rationaliser" l'offre d'enseignement, c'est-à-dire de concentrer des formations dans certaines implantations ou villes en les supprimant ailleurs. Si cet objectif n'est jamais évoqué publiquement, il est pourtant sur toutes les lèvres tant l'arme de la rationalisation est efficace lorsqu'il s'agit d'effectuer des coupes budgétaires. Or, la création de méga-auditoires et l'éloignement des étudiants de leur lieu de formation marqueraient plusieurs reculs majeurs. Un premier pas en arrière par rapport au principe d'enseignement de qualité pour tous, qui suppose un encadrement adapté et la promotion de la diversité des formations, de leurs approches pédagogiques et scientifiques. Et un second pas par rapport à la démocratisation de l'accès aux études mis à mal par l'augmentation des coûts liés au transport et/ou au logement.

Gageons que notre ministre n'ait guère ces sombres desseins mais qu'elle souhaite, comme les (di) recteurs se plaisent à le dire, permettre à nos établissements d'accroître leur visibilité internationale. Pourtant, là encore, cet argument est soit infondé, soit extrêmement dangereux. Il est infondé si l'on suit les mots du Recteur de l'UCL dans les colonnes d'un autre quotidien : "Il n'y a pas de corrélation entre la taille et la qualité (NDR : d'une université), [...] c'est un mauvais argument". En effet, ceci est par exemple confirmé par le fait que Harvard ne compte que 20 000 étudiants, soit moins d'étudiants que l'UCL avant les fusions annoncées !

Toutefois, une grande taille permet une segmentation des offres d'enseignement. Et c'est là que les fusions s'avèrent dangereuses. Il sera par exemple techniquement possible, après 2015, de supprimer les premiers cycles du site de Louvain-la-Neuve pour se concentrer sur les seconds cycles, seuls à être vendables au niveau international.

La segmentation, dans n'importe quel marché, a pour but de donner à des clients différents des produits différents. Dans le cadre du "marché de l'enseignement supérieur", deux types de clients semblent avoir été identifiés : les étudiants qui ont du potentiel et ceux qui, malheureusement pour eux, ce n'est évidemment pas de leur faute, n'en ont pas. Ceux dont il a été jugé qu'ils ont les capacités concourront pour les inscriptions et pour les aides financières. Ainsi, plus les institutions mettront de barrières à l'entrée, plus celles-ci seront perçues comme prestigieuses et plus elles pourront élever le prix de l'inscription. Ceux qui faute de "talent" ne sont pas jugés "intéressants" devront se contenter d'un enseignement de seconde zone avec l'espoir que les financements publics ne se tarissent pas trop vite de peur de voir la qualité de l'enseignement sombrer dans ces ténèbres que la science voudrait tant vaincre.

Tristes perspectives que semble nous réserver le processus actuel des fusions. Pourtant, le monde politique n'a jamais cru utile de mettre cette question dans le débat public et ce, malgré les deux certitudes que l'on peut logiquement déduire de ce processus. La première, c'est que la diminution des coûts pour les établissements et pour l'Etat ne peut se faire qu'au prix d'une augmentation des coûts pour les étudiants et leurs familles. La seconde, c'est que les fusions, sur base d'une conception restrictive de l'élite intellectuelle, créent deux produits d'enseignement, avec des qualités différentes, destinés à deux publics différents. Est-ce réellement le futur que l'on veut donner à notre enseignement ?

Oui. Le coût de l'enseignement supérieur et l'harmonisation des études et des grades au niveau européen appellent des synergies entre nos 9 universités et nos 18 hautes écoles.



ETIENNE CEREXHE PROFESSEUR ÉM.À L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN ET À LA FACULTÉ DE DROIT DE NAMUR. SÉNATEUR HR.

L'enseignement supérieur repose sur une structure binaire. Il s'articule autour des universités et des institutions d'enseignement supérieur hors université, dénommées "hautes écoles". Au sein de ces dernières coexistent un type court de caractère professionnalisant et un type long, qui permet l'obtention d'un grade académique de niveau universitaire. Le coût de l'enseignement supérieur et l'émergence au niveau européen de la problématique de l'harmonisation des études et des grades nous interpellent quant aux synergies à établir entre les universités et les hautes écoles organisant un enseignement de type long, dès lors que toutes les deux organisent un enseignement conduisant à un grade académique.

L'essence de la formation universitaire vise à privilégier un savoir théorique, tout en développant une méthodologie dans laquelle on met l'accent sur l'esprit critique et le goût de la recherche. L'enseignement développé dans les hautes écoles procède sans doute aussi d'analyses conceptuelles, mais le plus souvent à partir d'une méthodologie inductive, se fondant sur la pratique et l'expérimentation.

Si l'université se meut dans un environnement axé sur la recherche, cette dimension n'est pas totalement absente des hautes écoles, l'article 5 du décret du 5 août 1995 leur assignant une mission de recherche/développement, c'est-à-dire prioritairement axée sur l'application et l'exploitation des résultats.

L'enseignement universitaire et l'enseignement supérieur de type long constituent donc deux voies qui permettent d'obtenir un grade académique. Ils ont chacun des objectifs spécifiques et des méthodologies propres, mais présentent sur de nombreux points des convergences. Depuis de nombreuses années, les institutions en question ont développé entre elles un réseau de relations touchant à la fois l'enseignement et la recherche ainsi que certains services et ce, au bénéfice tant des étudiants que des membres du corps académique.

Il faut cependant reconnaître que si des synergies et des collaborations ont pu être établies, c'est toujours dans le respect de l'identité des partenaires, de leurs spécificités, de leur autonomie financière et décisionnelle, avec comme conséquence que le domaine des collaborations reste limité et ne porte souvent que sur des questions secondaires.

Dès lors que l'on part du constat qu'il y a en Communauté française neuf institutions universitaires et dix-huit hautes écoles qui délivrent des grades académiques parfois dans des disciplines semblables, on peut se demander si une certaine rationalisation ne s'impose pas au niveau de l'offre d'enseignement allant au-delà de simples collaborations.

La synergie la plus radicale consisterait à intégrer l'enseignement supérieur de type long que dispensent les hautes écoles dans l'université. C'est ce qui a été fait en 2004 à Liège où la Haute Ecole HEC a été intégrée dans l'Université de Liège et c'est ce qui est en train de se faire pour la Haute Ecole d'interprètes internationaux qui va être intégrée dans l'Université de Mons - Hainaut. Dans l'hypothèse où cette formule pourrait être généralisée, elle impliquerait que l'enseignement supérieur non-universitaire ne comprenne plus que le type court, dont il ne faudrait pas exclure qu'il fasse aussi l'objet de regroupements.

Rien dans ses finalités n'empêche l'université d'être le cadre qui intégrerait des enseignements à finalités diverses axées soit sur la théorie, soit sur la pratique. D'ailleurs, actuellement, on trouve dans les universités des formations dont la finalité professionnelle est très marquée.

Sans doute faudra-t-il reconnaître aux types longs dans la perspective d'une intégration dans l'université certaines garanties quant au respect de ses spécificités, de sa pédagogie et de ses moyens financiers... Ceci n'a rien d'exorbitant, car l'université n'étant pas un bloc homogène, déjà aujourd'hui, elle s'accommode de pédagogies différentes au sein de ses facultés et instituts. L'avantage d'une telle intégration pour les hautes écoles est indéniable. Elles vont se situer dans un milieu interdisciplinaire beaucoup plus large; elles vont bénéficier d'un espace de dialogue plus varié et plus enrichissant : elles auront à leur disposition un potentiel scientifique plus étoffé. La mobilité des étudiants et du corps académique et scientifique sera aussi facilitée.

Dans l'espace européen qui se dessine au niveau de l'enseignement supérieur et qui vise à favoriser la mobilité et la reconnaissance des diplômes à travers l'Europe, isolées, les hautes écoles risquent de ne pas avoir la dimension et le rayonnement souhaitables pour affronter les défis européens.

© La Libre Belgique 2008