Opinions

Pour certains, le parti Islam est dangereux quand on prend en compte les déclarations de ses porte-parole. Pour d'autres, on vit en démocratie et il est scandaleux d'interdire un parti.

Il dit oui: Richard Miller, sénateur de communauté

Pourquoi prônez-vous l’interdiction du parti Islam ?

Parce que mon objectif, et celui du MR, est de réussir l’organisation du vivre ensemble de façon ouverte et dans laquelle on garantit à chacune et chacun de nos concitoyens le plein exercice de la liberté. Je considère qu’un parti comme Islam est un danger dans une société composée de personnes qui ont des convictions différentes. Il y a des catholiques, des protestants, des musulmans, des juifs, des athées, des agnostiques, des laïcs, etc. La responsabilité du politique dans une démocratie libérale comme la nôtre, c’est que ces personnes puissent vivre ensemble dans le respect mutuel et en toute sécurité. A cet égard, je considère qu’Islam est un parti dangereux quand on prend en compte les déclarations de ses porte-parole : restauration de la peine de mort, suppression du système belge de justice remplacé par la charia, affirmation de l’inégalité entre la femme de l’homme, au profit de celui-ci. Ce parti-là, à mes yeux, doit être stoppé.

La démocratie n’implique-t-elle pas une liberté d’expression totale, pour un libéral en plus ?

Je réponds justement en tant que démocrate et en tant que libéral. Il est évident que trouver une réponse démocratique à la problématique d’un parti comme Islam est extrêmement difficile; c’est la raison pour laquelle il n’y a pas de réponse toute faite. On sait comment d’autres systèmes politiques y répondent Il faut donc qu’à l’intérieur de notre système démocratique, en le maintenant bien établi sur ses valeurs humanistes fondamentales, on puisse trouver la réponse. Cette réponse figure en fait dans un texte humaniste indiscutable qu’est la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Il y a 30 articles, dont 29 qui énoncent les droits et libertés et un trentième qui dit en substance que personne ne peut se retourner contre ces droits et libertés fondamentaux. Or, c’est cela que veut faire le parti Islam. C’est profiter du système démocratique pour pouvoir décrier ses grands principes. Et cela, je n’en veux pas. C’est la raison pour laquelle j’ai proposé au Sénat une proposition de modification de notre constitution pour y transcrire ce 30e article de la Déclaration universelle des droits de l’Homme.

Interdire un parti, est-ce efficace, et ne s’agit-il pas d’un canon pour écraser une mouche ?

Je ne considère pas que le parti Islam soit une mouche. C’est un parti dangereux parce qu’il y a beaucoup de personnes de conviction musulmane qui sont des gens qui vivent sur le territoire belge de manière tout à fait tranquille, dans un pays qui garantit la sécurité sociale pour tous ainsi que l’enseignement de la foi musulmane aux élèves qui le souhaitent. Mais il y a, à côté de cela, quelques radicaux, des fous de Dieu, qui pour des motifs d’intérêt personnel, essaient de mettre en danger la communauté musulmane elle-même. Il faut vraiment prendre les mesures qui s’imposent. Ce parti envisage de se présenter aux élections régionales à Bruxelles et dans les grandes villes de Wallonie comme Liège et Charleroi. C’est un vrai danger. Et je ne suis pas le seul à le dire. Beaucoup de porte-parole de la communauté musulmane les ont traités eux-mêmes de fascistes. Dans les années trente, si la démocratie de Weimar s’était un peu mieux défendue, on n’aurait pas assisté à ce qui a suivi.

Certains disent que c’est de votre part une attitude démagogique et électoraliste…

Cela fait des années que ce type de sujet est sur la table. Je suis le porteur de toute réflexion. J’ai participé notamment aux travaux, sous la conduite de Daniel Bacquelaine, d’une plateforme commune. J’ai lu tous les grands textes, y compris ceux de l’islam. Et j’ai aussi publié beaucoup sur le sujet. Que ce soit à mes yeux un véritable problème qui a motivé ma volonté de s’en occuper politiquement, cela, c’est vrai. Il y a eu Sharia4Belgium, il y a eu la présence de salafistes dans l’armée belge. Ce sont des thèmes qu’on ne peut plus laisser de côté. Si on veut garantir la bonne organisation démocratique de notre société, eh bien il y a des mesures à prendre, même si ce n’est pas facile pour un libéral de parler d’interdiction.

"Il y a à côté de cela quelques radicaux, des fous de Dieu, qui pour des motifs d’intérêt personnel, essaient de mettre en danger la communauté musulmane elle-même. Ce parti envisage de se présenter aux élections régionales à Bruxelles et dans les grandes villes de Wallonie comme Liège et Charleroi."

Il dit non : Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue "Politique"

Richard Miller veut interdire le parti Islam. Qu’en pensez-vous ?

C’est une idée complètement saugrenue. D’abord, appeler cette liste un parti, c’est jouer à se faire peur. Il n’y a pas plus de 10 personnes là-dedans. Il n’y a pas non plus de programme visible. Si on doit commencer à intervenir à tout va sur cette base, on aura du travail.

Que pensez-vous des idées et des discours de ce parti ?

Ont-ils seulement des idées, ou quelque chose qui ressemble à un programme ? Ils ont fait campagne sur base de revendications musulmanes traditionnelles - port du foulard, jours de congé, nourriture halal - qui n’avaient rien de révolutionnaire. C’est après l’élection que les porte-parole de la liste ont laissé entendre qu’ils souhaitaient que la Belgique devienne un Etat islamique appliquant la "charia". Mais ils ont aussi précisé qu’ils se soumettaient à la Constitution et au lois du peuple belge. Si on met ces deux affirmations ensemble, on peut en déduire qu’ils souhaitent convaincre la majorité du peuple belge d’établir un Etat islamique. D’autres partis souhaitent, de la même façon, instaurer le socialisme ou, à l’autre bord, rétablir la peine de mort ou interdire l’avortement. Personne ne songe une seconde à les interdire.

C’est donc l’idée d’interdire un parti qui vous choque ?

En démocratie, l’interdiction d’un parti est une mesure qu’on ne manie pas à la légère. En droit européen - et l’Europe diffère ici des Etats-Unis où la liberté d’expression est illimitée -, on pourrait interdire une formation qui se livrerait de façon répétée à l’incitation à la haine ou à la discrimination. L’interdiction, qui est une mesure grave, doit toujours être proportionnée au délit. Ici, on est vraiment loin du compte, et enclencher pour cette micro-liste un processus législatif et judiciaire reviendrait à utiliser un bazooka pour tuer une mouche.

Donc, pour vous, la liberté d’expression n’est pas totale ?

Non. Certains mots sont des actes et peuvent être poursuivis comme tels. C’est ce qui est résumé dans l’expression : "Le racisme (ou l’homophobie, le sexisme ) n’est pas une opinion, c’est un délit". Mais, jusqu’à nouvel ordre, ni M. Ahrouch ni aucun de ses colistiers n’ont tenu des propos qui tomberaient effectivement sous le coup de la loi.

Donc, il ne faut pas craindre une extension de ce parti ?

Si, on peut la craindre. Comme on peut craindre la montée de formations qui souhaiteraient le rétablissement de la peine de mort ou l’interdiction de l’avortement. Mais craindre, ce n’est pas très utile. Il faut surtout se demander comment assécher l’espace politique sur lequel un tel parti pourrait recruter. Aujourd’hui, ce "parti" a rassemblé quelque 5 000 voix et a décroché deux élus, uniquement sur le coup de pub de s’être nommé "Islam". Si on veut éviter que ce nombre augmente, des mesures de type sécuritaire seraient complètement contre-productives en conférant l’auréole du martyr à ceux qu’on voudrait affaiblir. Pour le moment, l’immense majorité des musulmans votent pour des partis démocratiques traditionnels. Si on ne veut pas qu’ils s’en écartent, c’est de ce côté-là qu’il faut agir.

Mais que peut faire la démocratie face aux extrémismes ?

La démocratie, ce n’est pas seulement le droit de vote et les libertés formelles. C’est aussi la promesse de l’égalité sociale. On vient d’apprendre que le taux de chômage des personnes d’origine non européenne était en Belgique le plus élevé de toute l’Europe en comparaison avec le reste de la population. Si parmi ces personnes, dont beaucoup sont de religion ou de culture musulmane, on finissait par se persuader que la société belge rejetait les musulmans, le radicalisme islamique aurait de beaux jours devant lui. Si on veut conjurer ce danger, les roulements de mécanique à la Jean-François Copé ne servent à rien. Il faudra combiner des politiques sociales vigoureuses avec une lutte résolue contre les discriminations.

"La démocratie, ce n’est pas seulement le droit de vote et les libertés formelles. C’est aussi la promesse de l’égalité sociale. Les roulements de mécanique à la Jean-François Copé ne servent à rien. Il faudra combiner des politiques sociales vigoureuses avec une lutte résolue contre les discriminations."