Opinions

JEAN OMASOMBO, Politologue au Centre d'études et de documentation africaine

L'idée de mettre la République démocratique du Congo sous tutelle n'est pas neuve. Cela fait trois ans que Maître Jeannot Nimy, ancien directeur de cabinet, ministre et conseil de sécurité de Mobutu, défend cette thèse. Cette idée est intéressante en soi, mais elle est - me semble-t-il - complètement irréalisable. Le problème, c'est que la classe politique congolaise qui présente de nombreux handicaps ne l'accepterait pas. Depuis 1960, les dirigeants se battent non pour le pays, mais pour le maintien de leur pouvoir. Ce sont des arrivistes et des opportunistes, qui n'ont aucune vision et sont prêts à sacrifier le peuple pour arriver à leurs fins. En fait, peu de Congolais, au-delà du discours, aiment vraiment leur pays...

Je doute de toute façon que les membres du Conseil de Sécurité de l'Onu parviennent à se mettre d'accord sur ce qu'il faut faire en RDC. Certains souhaitent y instaurer la démocratie; d'autres prônent une action rapide; d'autres encore s'en désintéressent complètement. Dans toutes ces discussions, la Belgique n'est pas assez puissante pour faire valoir son point de vue. Louis Michel a bien le verbe, mais pas la force.

Pour ma part, je pense que la RDC a besoin d'un dictateur positif, une sorte de Mobutu avec la tête de Mandela. Quelqu'un qui aime son pays, qui puisse le stabiliser et le remettre sur les rails. Alors, seulement, pourrait se poser la question d'une transition vers la démocratie. Dans l'état actuel des choses, je ne vois pas d'autres possibilités.

JEAN-LUC VELLUT Historien (UCL)

Cette idée de mettre la RDC sous tutelle de l'Onu m'apparaît surtout comme une solution du désespoir face à l'écroulement de l'Etat congolais. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que ce pays n'est pas seul à être dans une situation critique. Les voisins Congo-Brazzaville, Angola et le Centre-Afrique, sont confrontés à des problèmes similaires. Des mises sous tutelle ne m'apparaissent pas comme une issue réaliste. Je ne crois pas que l'Onu parviendrait jamais à un accord sur cette solution du désespoir. En premier lieu, les Etats-Unis ne suivent cette situation que de loin.

Certes, il n'est pas étonnant que cette idée circule aujourd'hui. En effet, nombre de Belges et de Congolais sont nostalgiques de l'époque coloniale. Comme bien d'autres, ils constatent l'état de Délabrement dans lequel se trouve aujourd'hui le Congo et se disent que, tout compte fait, ce n'était pas si mal que cela sous les Belges. Et cependant, je ne crois pas qu'il soit possible de revenir en arrière d'une manière qui éviterait les erreurs du passé. Si la colonie a tenu le coup tant d'années, c'est parce que les colonisateurs y avaient un intérêt et qu'on n'apercevait pas d'alternative convaincante. Aujourd'hui, il n'existe plus de volonté colonisatrice.

Personnellement, je pense que je mourrai sans savoir ce qu'il adviendra de ce pays: reconnaissons que notre compréhension de ce qui s'y passe est limitée et parcellaire et que les solutions nous échappent. Mais les Congolais ont-ils la même vision que nous sur toutes ces questions? Je suis toujours étonné par leur optimisme et leur force de vie.

PIERRE d'ARGENT Chargé de cours en Droit international à l'UCL

Le régime de tutelle a été imaginé au lendemain de la seconde guerre mondiale; il remplace le régime des mandats du temps de la Société des Nations. Il fait donc partie intégrante de la Charte des Nations unies. Le régime était destiné à conduire à l'indépendance certains peuples. Il ne peut cependant en aucun cas être appliqué à l'égard d'un Etat devenu indépendant, membre de l'Onu. Le chapitre XII de la Charte internationale est très clair à ce sujet.

Dans le cas de la République démocratique du Congo, il est toutefois possible d'imaginer la mise en place d'un régime particulier et taillé sur mesure qui ferait subsister l'État congolais mais en mettrait l'administration sous surveillance internationale; une sorte d'administration provisoire et internationale dont le but serait de ramener la paix dans le pays. Pour cela, deux conditions devraient être réunies: une résolution du Conseil de Sécurité de l'Onu ainsi qu'un accord, non seulement du gouvernement de Kinshasa, mais encore de toutes les parties en présence au Congo. En droit strict, le Conseil de sécurité pourrait sans doute se passer de l'accord des rebelles, voire même de celui du gouvernement, mais il est totalement improbable qu'il ne cherche pas à l'obtenir et qu'il envisage cette voie sans être sollicité par les parties congolaises. Je doute qu'actuellement, gouvernement et parties rebelles soient prêtes à accepter sur leur territoire la présence d'une véritable administration internationale se substituant à l'administration congolaise, ou dirigeant celle-ci. Cette administration internationale devrait être épaulée, pour asseoir son autorité, par une importante force militaire multinationale. Un tel régime ad hoc suppose la volonté concordante des Congolais (qui accepteraient en quelque sorte de confier leur destin à d'autres), mais aussi de la communauté internationale dans son ensemble, et de ses grands bailleurs de fonds (qui accepteraient d'y mettre d'importants moyens).

Propos recueillis par

Pascal André

© La Libre Belgique 2002