Opinions

L'interdiction de la publicité dans l'espace public est en discussion au Parlement wallon depuis dix jours. En commission des pouvoirs locaux, les experts expliquent et s'affrontent. Une nouvelle salve est attendue cette semaine. Entretiens croisés.


OUI - André Clodong, consultant indépendant sur les affaires européennes

Les grands panneaux d’affichage constituent une énorme pollution visuelle. Et celle-ci tue le tourisme. D’ailleurs, qu’on ne me parle pas d’inconvénients économiques : les Etats américains qui ont supprimé ces publicités extérieures ont vu leur PIB augmenter grâce aux touristes qui se sont intéressés à ces destinations. La Wallonie aurait tout à y gagner en termes d’image.


Les députés wallons ont commencé à examiner la question de l’interdiction de la publicité dans les espaces publics. Pourquoi est-ce une bonne chose ?

Parce que, pendant trop longtemps, on a occulté le problème. Il n’a jamais été discuté.

Pourquoi dites-vous "le problème" ?

Citoyen canadien, je vis dans le Brabant wallon depuis trente ans. Et je peux vous assurer que, lors de mon arrivée, j’ai été choqué par la densité de l’affichage extérieur. A l’époque déjà, j’en avais parlé à certains membres de la classe politique qui ne me semblaient pas comprendre le problème. On avait toujours fait comme cela, donc pourquoi changer ? Personnellement, je ne peux pas être d’accord avec eux. Ces panneaux sont de la pollution visuelle. Quand vous approchez n’importe quelle grande ville wallonne, vous êtes soumis à un barrage d’affiches (de 20 m2 mais parfois beaucoup plus) qui vous empêchent de voir le paysage naturel. On a la chance d’avoir de jolies vues mais elles sont gâchées par un affichage extérieur intempestif. L’été, le pays est traversé par des hordes de touristes qui ne s’arrêtent jamais, et pour cause : ils n’ont rien pu voir qui leur a donné envie de rester ! J’ajoute le dernier exemple qui me scandalise, dans le cadre du bicentenaire de la bataille de Waterloo. A quelques centaines de mètres du nouveau Mémorial 1815 qu’on a pris la précaution d’enterrer pour ne pas gâcher le paysage, des enseignes géantes se multiplient au bord de la route. Cherchez l’erreur !

Pensez-vous qu’il suffirait d’enlever certains panneaux pour que le tourisme explose ?

Le PIB du Vermont, petit Etat des Etats-Unis, a augmenté de façon relevante grâce au tourisme, après la suppression en 1968 de l’affichage qui existait. C’est logique. Si vous souhaitez passer un week-end dans un endroit agréable, vous ne voulez pas être entouré d’affiches. Savez-vous qu’il y a même des endroits du Vermont où les New-Yorkais vont se promener pour se refaire une santé, se dépolluer les yeux ? La même chose s’est produite dans le Maine, l’Alaska et Hawaï. J’ai également pu observer ce phénomène au Canada. Dans mon quartier du sud de Montréal (Longueuil), je me suis battu avec une bande de copains contre un chancre. Les commerçants ont d’abord refusé. Ils craignaient que, s’ils arrêtaient leurs publicités, les clients ne viendraient plus. Finalement, la commune a accepté de retirer les panneaux. Eh bien, leurs chiffres d’affaires ont augmenté ! Pour en revenir à la Wallonie, il y a trop peu de touristes. Prenez l’Eau d’Heure par exemple. Je suis certain que le site gagnerait en fréquentation si on embellissait les environs.

Y a-t-il des expériences similaires plus près de chez nous ?

Il fallait que la réponse vienne des Etats-Unis car ce sont eux qui ont le plus souffert de l’affichage. Mais si vous allez au Danemark, vous verrez très peu de panneaux, en Suisse également dans certains cantons. Et puis il y a eu la ville de Grenoble, en France, qui a interdit l’affichage au début de cette année.

Outre le tourisme lié à la beauté de la vue, avancez-vous d’autres arguments en faveur d’un tel "grand nettoyage" ?

D’abord, il y a discrimination sociale car les quartiers les plus pauvres sont plus touchés que les autres. A Bruxelles, prenez les quartiers chers de Woluwe-St-Pierre : il n’y a quasiment rien. Et c’est sûr que les habitants se mobiliseraient si on les envahissait. Par contre, à Molenbeek, les affiches foisonnent ! Ensuite, j’ajouterai une entrave à la liberté de choix car ces panneaux s’imposent même à ceux qui ne veulent pas les voir.

Parmi les arguments de ceux qui défendent les pratiques d’affichage, il y a les finances. La location de ces espaces ramène évidemment des sous dans les caisses. Que répondez-vous à cela ?

Cela ne représente pas de si grosses sommes. Economiquement, je dirais que les budgets publicitaires ne disparaîtront pas. Et c’est un sujet que je connais bien. Donc, s’il n’y a plus d’affichage, les sommes seront probablement dirigées vers d’autres médias, comme la presse écrite y compris la presse en ligne.


NON - Tom De Scutter, directeur à l'Union des Villes et Communes de Wallonie

Au nom de libertés fondamentales comme la liberté d’expression et la liberté de commerce, l’interdiction publicitaire dans l’espace public n’est pas envisageable. Cette publicité a également son utilité : elle dynamise le développement économique et aide les communes à fournir à leurs concitoyens des services publics comme les abribus ou les vélos en libre-service.


Sous la présidence de Jean-Luc Crucke, la commission des Pouvoirs locaux du parlement wallon examine la question de l’interdiction publicitaire dans l’espace public, une pratique en vogue ailleurs et notamment dans la ville de Grenoble. Une tendance à encourager, selon vous ?

Non. D’abord parce qu’une interdiction générale serait extrêmement complexe à mettre en place vu la diversité de la publicité. Dans sa forme, celle-ci peut apparaître mobile - sur des véhicules ou des chevalets- ou fixe - sur des enseignes, des colonnes, des panneaux privés ou sur des abribus. Selon le type aussi, puisqu’à côté de la publicité commerciale au sens strict, on trouve dans notre espace de la pub administrative, associative, culturelle ou politique. Devrait-on du coup interdire la publicité pour telle fête de quartier, une brocante ou le club de foot local ? Une deuxième raison est qu’une interdiction généralisée contreviendrait à plusieurs libertés fondamentales garanties par la Constitution comme la liberté d’expression mais aussi la liberté de commerce. La publicité en tant qu’accessoire nécessaire à l’exercice du commerce est à ce titre protégée par de nombreux textes légaux.

Mais en quoi la publicité vue par ses détracteurs comme une pollution visuelle est-elle utile dans l’espace public ?

Elle l’est à deux titres. La publicité est un élément de vitalité et de développement économique. Que ce soient aux niveaux industriel ou commercial, elle dynamise des activités notamment porteuses d’emplois. Ensuite, elle aide les pouvoirs locaux à fournir des services publics aux citoyens.

De quels services aux citoyens parlez-vous ?

L’abribus est un bon exemple. Sa plus simple expression est un poteau avec un horaire accroché dessus. Grâce à la publicité affichée sur le dispositif, les communes peuvent offrir à leurs concitoyens une protection contre les intempéries ou un toit pour se mettre à l’ombre, une poubelle pour vos détritus, de la lumière, un banc pour s’asseoir et parfois une signalétique informant du temps d’attente entre deux transports. Ces éléments de confort sont permis grâce à la publicité qui en supporte l’achat mais également le nettoyage et les réparations. Un autre exemple est celui des vélos en libre-service. Même logique. Leurs achat, entretien, réparation et logistique sont assurés par la publicité dans les stations ou sur les vélos. Et jamais une collectivité locale ne pourrait prendre seule à sa charge de tels coûts.

Mais n’y a-t-il pas moyen de limiter le foisonnement de publicités à certains endroits ?

Vu la série de règlements qui permettent aux communes d’encadrer le placement des publicités (aux niveaux visuel, esthétique, urbanistique, etc.), son déploiement est une question d’équilibre et de conception de vie décidée à l’échelle locale.

Mais que se passerait-il si demain, dans une logique de cohérence, la Région wallonne interdisait la publicité dans l’espace public ?

Aujourd’hui, les communes possèdent en la matière un pouvoir de décision souverain. Si l’autorité régionale leur impose une telle interdiction, il s’agirait d’une atteinte claire au principe reconnu d’autonomie locale. À charge alors pour le gouvernement wallon de compenser les effets financiers - effectifs et potentiels - causés par une telle prohibition.

Justement, que rapporte la publicité aux communes wallonnes ?

Il est extrêmement difficile de le quantifier. On parle de choses diverses et dispersées : des taxes sur les enseignes publicitaires comme le magasin qui affiche son nom sur sa devanture ou le long de la voirie, des redevances sur la signalétique directionnelle qui indique le chemin vers tel commerce ou telle industrie ou encore, pour les abribus par exemple, de contrats de concession auxquels il faut intégrer les coûts d’entretien, d’énergie ou de réparation. Tout comptabilisé sur une durée de 15-20 ans (le temps des contrats concessions) et à l’échelle de toutes les communes wallonnes, on tourne sur plusieurs centaines de millions d’euros.