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MARIE, LE CONTRAIRE DU FEMININ

Marie, Mère parfaite, ne joue-t-elle pas un rôle de suppléance à l'égard d'un Dieu patriarche? Quand on attribue à Marie () un pouvoir d'adoucissement et de féminisation de l'image patriarcale du divin, quand on pense ainsi réintroduire par Marie le féminin dans la pratique religieuse, j'estime que c'est une imposture. En fait, c'est le contraire du féminin. Une femme vierge et mère! En fait, Marie, ou du moins ce qu'on en a fait, n'est plus une femme, c'est un rêve. C'est le rêve qu'un enfant, fille ou garçon, a de sa mère, personne n'a envie de savoir que sa mère a joui pour le concevoir. C'est une mère idéale, mais aussi extrêmement dangereuse, parce que cette mère-là ne tolère rien. () La figure de la mère toute-puissante est une figure autrement dangereuse, perverse et destructrice que celle du père tout-puissant. Le Père apparaît tout de même dans une certaine extériorité, l'extériorité de la loi, il est celui qui interdit la mère à l'enfant, alors que celui-ci a presque une relation fusionnelle à la mère. La mère peut être tellement proche qu'elle avale le sujet si je puis dire, qu'elle l'englobe comme une espèce de grotte fermée. Avec elle, on n'a même plus la possibilité de commettre des fautes ou de se sentir coupable. La mère toute-puissante, c'est vraiment une image tentaculaire. Et mortifère!
(Dominique STEIN, psychanalyste et auteur de Lectures psychanalytiques de la Bible, Danger Mère toute puissante (propos recueillis par Claire Legros et Jean-Pierre Manigne), dans L'actualité religieuse dans le monde, du 15 novembre 1990, pp.17 et 18.)

L'ARCHETYPE DE LA GRANDE MERE

L'importance de la Déesse en tant que symbole de la maternité peut être examinée à la lumière des théories du psychiatre et psychologue suisse, Carl Gustav Jung (1875-1961). Selon la conception jungienne, la déesse mère, en tant que créatrice surnaturelle du monde, est un concept inné, en partie parce que l'expérience primordiale de tout individu est la vie intra-utérine. Cette idée prénatale se renforce après la naissance, lorsque la mère nourrit son enfant, et que celui-ci dépend totalement d'elle pour son confort et sa sécurité. A ce stade, l'enfant perçoit sa mère comme un être terrifiant et d'essence quasi divine, dont le moindre agissement prend une importance écrasante; et il la dédouble en une bonne mère qui donne et protège, et une mauvaise mère qui menace et punit. Puis l'enfant grandit et perçoit sa mère comme un être indivisible, mais ambivalent: à la fois bienfaisant et malfaisant. Ce processus infantile se retrouve dans les récits de l'origine du monde.
(Shahkrukh HUSAIN, La grande Déesse-Mère, Albin Michel, Paris, 1998, p.18.)

LE PASSAGE DE LA DEESSE MERE AU DIEU PERE

La confrontation entre les conceptions masculine et féminine de la divinité n'est pas nouvelle; elle se trouve à des degrés divers dans toutes les civilisations. Si différents indices permettent de penser qu'à l'origine prédominait la conception féminine, on est également en droit d'affirmer qu'à un moment de l'Histoire - indatable et probablement différent selon les régions - , il s'est produit un renversement de situation et qu'un passage d'un état gynécocratique à un état androcratique (patriarcal) a provoqué la transformation conceptuelle de la déesse mère en dieu père. () Tout a changé quand l'individu mâle a compris que sa participation à l'acte sexuel conditionnait nécessairement la procréation. Cela a dû se passer aux époques de la sédentarisation, au néolithique, c'est-à-dire du VIIIe au IVe millénaire avant notre ère, selon les régions, lorsque les techniques rudimentaires de l'agriculture ont succédé à celles de la cueillette et que l'élevage des troupeaux a fait suite à la chasse des animaux sauvages: l'observation du comportement animal et la rentabilité du troupeau ont certainement été les éléments déterminants de cette compréhension. L'individu mâle, longtemps considéré comme stérile, voire inutile en dehors des activités de chasse et de guerre, s'est alors libéré de ses anciennes frustrations et a pris sa revanche, affirmant solennellement sa puissance et son rôle essentiel.
(Jean MARKALE, La grande déesse. Mythes et sanctuaires, Albin Michel, Paris, 1997, pp.10 et 13.)

© La Libre Belgique 2001