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L’écologie, dans son dialogue avec la spiritualité, semble trouver le chemin de l’émancipation de la femme. La notion d’"écoféminisme" qui est apparue dans les années 1970 veut exprimer cette synthèse. Sa première dimension réside dans la mise en évidence des liens entre désenchantement de la nature, oppression des femmes et domination socio-économique occidentale sur le monde. Le deuxième enjeu est celui de la dimension culturelle des résistances: les femmes sont, notamment dans les pays du sud, gardiennes des mémoires, des cultures et des langues. Un troisième aspect vise à donner au mouvement social une profondeur temporelle: les ecoféministes peuvent être considérés, dans l’espace occidental, comme tributaires d’une longue filiation qui les relie aux béguines du Moyen-Age et aux fameuses "sorcières" de la Renaissance.

Il n’est donc plus possible de parler du féminisme au singulier. C’est dans le cadre d’une critique de la "modernité capitaliste" et du "désenchantement du monde" (Max Weber) que s’inscrit la résistance concrète et intellectuelle, politique et spirituelle, des femmes du sud.

La pensée et l’action de Vandana Shiva sont exemplaires de cette vision décolonisée du monde. Physicienne et philosophe indienne, elle est une infatigable militante pour les droits des peuples. Dans "Ecoféminisme" , coécrit avec l’Allemande Maria Mies, elle exprime clairement les rapports entre féminisme, justice sociale, écologie et spiritualité. Ainsi, parlant des politiques de développement qui ne tiennent pas compte de la dimension culturelle des communautés, elle dénonce la "désacralisation" qu’elles opèrent. "L’espace sacré, l’univers de toute signification et de toute vie, la source écologique de toute subsistance, est transformé en un simple site, en un emplacement dans un espace cartésien. Quand ce site est identifié dans un projet de développement, il est détruit comme foyer spirituel et écologique." Les femmes palestiniennes de Cisjordanie, de Gaza, de Galilée, qui vivent sous domination israélienne, ou les paysannes du Mouvement des sans-terre, au Brésil, posent le même lien organique à la terre

Pour saisir le sens de la lutte des femmes du sud contre l’entreprise mortifère du capitalisme, il est crucial d’expliciter l’essence même de cette dernière. En revenant aux XVIème et XVIIème siècles, nous viserons, au-delà des mécanismes sociaux, les symboles fondateurs. Ici, un seul nous intéresse: le massacre, entre 1550 et 1650, de dizaines de milliers de femmes, dans une Europe qui entrait dans la science et la raison. Le feu du bûcher des sorcières - femmes attachées aux "savoir-faire", aux cultures, aux imaginaires locaux (elles étaient souvent guérisseuses dans les campagnes) - symbolisait l’incendie qui allait détruire toute une vie socioculturelle et spirituelle faite de valeurs qualitatives et de valeurs d’usage. Cette répression, fruit d’une alliance objective entre les secteurs intransigeants de l’Eglise et de la modernité naissante, notamment dans sa composante scientifique/médicale, ouvrait la voie à un système qui allait mettre les valeurs d’échange au cœur de sa réalité. Le désenchantement capitaliste du monde correspond à ce processus de disqualification des dimensions qualitatives du lien social.

Un autre mouvement, précapitaliste cette fois, nous intéresse: les béguines, qui incarnèrent, au XIIème siècle, en Flandre, Allemagne, France, Suisse, etc., une dissidence culturelle. Il répondait à une quête particulière: comment vivre une spiritualité hors de la clôture monastique et de l’espace domestique? Les béguines développèrent un style de vie dans lequel on peut percevoir des germes d’émancipation. Les béguinages leur permirent de se réaliser socialement et intérieurement, mettant en commun compétences, ressources et idées. Hadewijch d’Anvers, Béatrice de Nazareth, Mathilde de Magdebourg, et bien d’autres, illuminèrent la pensée médiévale. Cette autonomie provoqua les foudres de l’Eglise, qui ne proposait que l’intégration dans les ordres ou la disparition (y compris par la mort en cas d’hérésie évidente). Au XIVe siècle, la pression fut terrible (condamnation par le concile de Vienne, 1311-1312 et décrets du pape ClémentV en 1317). Le martyre de Marguerite Porete, nouvelle Hypatie, fut le symbole de cette liberté spirituelle réprimée: elle sera brûlée, à Paris, le 1er juin 1310. Son livre, "Le Miroir des âmes simples et anéanties", sera brûlé avec elle

L’enjeu n’est pas, bien sûr, de "spiritualiser" les dynamiques féministes du nord, mais de reconnaître la légitimité du pluralisme des voies endogènes de l’émancipation de la femme, singuliers chemins de la liberté. Il ne s’agit pas d’opposer l’universel au singulier, mais de refuser sa monopolisation. L’obstacle réside, en effet, dans la standardisation des valeurs et modes d’expression du politique et de la culture autour de la seule norme occidentale. Cet universalisme est un maquillage idéologique de l’occidentalisation du monde. Grâce à cette reconnaissance, nous pourrons mieux apprécier la pertinence des références écologique, spirituelle et justicialiste des militantes du sud. En Occident, à partir de positions philosophiques différentes (marxisme, théologie de la libération ), des féministes ont réussi à dépasser l’universalisme réducteur et à inscrire leur militance dans le cadre plus global de la justice et du droit. Nous ne prendrons qu’un exemple: Rosemary Radford Ruether. Pour cette théologienne catholique américaine, le lien est évident entre compréhension patriarcale du sacré (d’où une image seulement transcendantale de Dieu), oppression des femmes, injustice sociale et injustice écologique. Proche de la théologie de la libération, elle fait de la notion d’"éco-justice" le cœur de sa vision. Elle signifie "une transformation profonde de tout le système de relations entre nous et avec la terre, passant d’un système de violence et d’exploitation à un système qui peut nourrir, à tous les niveaux, des relations qui donnent la vie: entre les classes sociales, entre les races, entre les humains, et entre les humains et la terre." Cette parole dérangeante des femmes du sud et de celle des dissidentes du nord, exige, pour que nous l’écoutions, un vrai retournement de la pensée, une décolonisation de l’imaginaire, une sortie de la pensée unique. C’est un défi à la fois politique et personnel. Relever ce défi conditionne, c’est là notre intime conviction, toutes les démarches pour réenchanter notre rapport au monde.

(1) Philosophe et formateur en éducation à l’environnement. Il préside l’association "Le singulier universel". Il a dirigé "Science et Archétypes. Fragments philosophiques pour un réenchantement du monde. Hommage au professeur Gilbert Durand" (Dervy, 2002). Il enseigne l’écopsychologie à l’Ecole supérieure en éducation sociale, à Lausanne.

(2) Conférence "L’écoféminisme comme alternative sociale et culturelle" le vendredi 29 janvier à 20h et atelier "Science, métaphysique et écologie" le 30 janvier au centre Les Sources, rue Kelle, 48 à 1200 Bruxelles. Infos : 02-771.28.81 ou www.tetra-asbl.be.

(3) Lire dans le n°39 de janvier-février 2010 son enquête sur "Ecologie et religions", pp. 6 à 11. Rens.: contact@lemondedesreligions.fr