Opinions
Une opinion de Marie-Eve Tries, historienne de l'art et maman. 


Marie-Eve a démissionné pour pouvoir élever ses enfants, quitte à ne plus économiser pour sa pension. Huit ans après être devenue femme au foyer, elle demande des comptes à l’Etat.

Il y a bientôt onze ans, j’ai mis au monde une merveilleuse petite fille. Toutes les médailles ayant des revers, cette naissance a mis entre parenthèses ma vie professionnelle. En effet, les mois passant, malgré toutes les démarches entreprises et un congé parental pris en dernière minute en espérant qu’une solution surviendrait, je n’avais pas de place pour ma fille dans une institution agréée ONE. Nous ne pouvions pas nous passer à l’époque d’une partie du salaire de mon conjoint, ingénieur, qui gagnait bien plus que moi qui étais prof. Nous ne pouvions pas nous résoudre à confier notre fille à une gardienne "sauvage" sans aucune possibilité de contrôle, ce qui est par ailleurs illégal. Nos mères, encore jeunes, étaient elles-mêmes encore prises dans la vie professionnelle. J’ai donc fait ce que j’estimais devoir faire, j’ai donné ma démission pour élever ma fille, sachant par là que je ne cotisais plus pour ma pension mais espérant pouvoir compter sur une pension de survie ou une partie de la retraite de mon mari quand plus tard je serais vieille.

Une mort sociale

Ceci, c’est la formulation objective et sans affects. Dans la vraie vie, abandonner son travail est une mort sociale. J’ai mis plusieurs mois à me reconstruire un réseau. J’ai pris la décision de faire mes enfants assez rapprochés pour pouvoir retourner travailler au plus tôt dès que le dernier serait en âge scolaire. Il y a quatre ans, mon petit dernier entrait en première maternelle et j’ai cherché en vain du travail. Effectivement, lorsque vous restez huit ans au foyer, plus personne ne veut regarder vos compétences qui se trouvent magiquement réduites à rien du tout. Mais qu’ai-je pu faire pendant huit ans à part torcher des derrières et laver mon couloir, n’est-ce pas ? Hé bien, être femme au foyer m’a fait découvrir qu’une grande partie de ce qui fait que la vie est un peu moins difficile tient sur les épaules des femmes au foyer. Les femmes au foyer gardent les enfants des femmes qui travaillent et j’ai maintes fois fait la couture entre la reprise de travail d’une mère et la crèche, histoire d’éviter à d’autres mamans de devoir démissionner. Puis, j’ai eu une vie associative, été porte-parole d’un mouvement, organisé des conférences de presse, rédigé des brochures reconnues par tous comme étant de qualité, organisé des conférences, rencontré des personnes clés de la vie intellectuelle et/ou associative, participé à des activités communautaires, aidé des enfants défavorisés à apprendre à l’école, et j’en oublie toute une partie car huit ans, c’est long, il y a de quoi faire beaucoup de choses.

Sans filet

Durant ces huit ans, j’ai aussi constaté que la crèche n’est peut-être pas le meilleur endroit où élever les enfants de moins de trois ans. Ils ont besoin d’une lenteur et d’une attention que la collectivité ne permet pas. Il y a sûrement moyen de trouver des solutions collectives pour que les enfants puissent vivre à leur rythme sans coincer les mères en les menaçant d’une pauvreté certaine et d’une mort sociale très douloureuse.

Comme je connais, moi, mes compétences et que je sais ce que je vaux, j’ai créé mon entreprise et les portes se sont peu à peu ouvertes. Mais il est très difficile pour une historienne de l’art indépendante de vivre dignement de son activité. Je n’ai aucune planche de salut, aucun droit. Comme toutes les femmes indépendantes et toutes les femmes au foyer, je n’ai pas droit au chômage. Je travaille sans filet.

Et voici que maintenant, le ministre souhaite que les femmes au foyer, vous savez ces grosses fainéantes qui sont infoutues de travailler, qui ne lavent que leurs couloirs et torchent des petits derrières, ne touchent que la moitié de la pension de leur conjoint en cas de décès de ce dernier. Il ne me reste plus qu’à espérer mourir avant mon conjoint, je ne pouvais déjà objectivement pas divorcer. Maintenant, il faut que j’aie la décence de mourir à temps si je ne veux pas peser sur les épaules de mes enfants. Etant l’aînée de 7 enfants, je ne pense pas que mon héritage me permettra de profiter des droits réduits pour l’achat d’un troisième logement, si tant est que cet héritage me permette de vivre. En ce mois où je vois partir les cotisations sociales de mon compte professionnel, je me réjouirais qu’elles permettent à une femme âgée de vivre dignement, à un enfant de toucher des allocations familiales, à un chômeur de vivre correctement, à un malade de prendre du repos. Mais je me pose la question : où vont-elles ces cotisations ? Monsieur le Ministre, quel racket organisez-vous là ?

Règlement de comptes

Donc voilà, je demande des comptes à l’Etat. Je demande des comptes pour tous ces coups de rames sur ma tête depuis que je suis mère. Je demande des comptes pour ce manque de place en crèche. Je demande des comptes pour la dévalorisation du travail maternel et le non-statut dans lequel se trouvent les femmes obligées de rester au foyer. Je demande des comptes sur les écarts salariaux entre hommes et femmes qui rendent impossible le fait que ce soit le père qui arrête sa carrière dans ces cas-là ou de faire deux mi-temps. Je demande des comptes sur la manière dont on est si déconsidérées qu’on nous considère comme inemployables, en refusant de voir les compétences pourtant bien réelles que nous avons développées durant nos années au foyer. Je demande des comptes à une société qui privilégie le travail au détriment de la vie des enfants, alors même qu’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde : vieux, bébés, malades, tout le monde doit courir. Je demande des comptes sur le fait que le système actuel favorise les gros indépendants au détriment des petits, par un système de cotisation sociale qui défavorise les petits revenus (celui qui pense qu’on peut sortir du chômage en devenant indépendant se trompe complètement, c’est pratiquement impossible). Je demande des comptes maintenant pour cette énième vexation envers les femmes. Il y a actuellement 400 000 conjoints à charge. Un sur 28 seulement est un homme, les autres sont des femmes. Le plus souvent, ce sont des mères. Ces presque 400 000 femmes reçoivent toutes des coups de rame sur la tête.

Que dois-je dire à ma fille ? Je pourrais être cynique et lui dire de ne jamais faire d’enfant, de penser à elle et à gagner un maximum d’argent en ne comptant surtout pas sur la pension d’Etat que vous ne voudrez pas lui verser. Mais je crois que je lui dirai surtout de lutter toute sa vie pour l’égalité des hommes et des femmes, pour qu’il y ait des solutions collectives pour pouvoir bien faire les deux, la famille et le travail; je lui dirai de ne pas laisser tomber ses rêves et de bien comprendre la différence entre un état de droit et un état de droite.