Fiches Philo: Rationnel VS Raisonnable

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Rationnel et raisonnable font partie de ces mots qui sont des quasi synonymes. Ils proviennent d’ailleurs tous deux du mot "raison", décalque du latin "ratio", qui traduit le grec "logos". Mot d’une incroyable polysémie, "logos" veut dire collecte, rassemblement (le "lithologos" est le maçon, celui qui assemble des pierres), cueillette, réunion, parole, dialogue, conversation, discours. Un certain type de discours, savant, opposé au "mythos" (qui a donné le français "mythe"). On retrouve cette acception dans le suffixe -logie, qui désigne le caractère scientifique d’une discipline : biologie, zoologie, psychologie, sociologie... Le mot "ratio", quant à lui, dérive de "reor", qui signifie compter et par extension penser (on dit que les Romains étaient plus terre à terre que les Grecs : compter leur paraissait-il plus pertinent que raconter pour définir la pensée ?). "Ratio" a donné au français "raison" mais aussi "ration". Effectivement, la ration quotidienne que vous prescrit votre diététicienne suppose un calcul (en fonction de votre poids, de vos dépenses physiques...).

Mais alors, rationnel et raisonnable, est-ce chou vert et vert chou ? Pas tout à fait. On peut même avancer que la proximité des deux mots rend leur distinction d’autant plus nécessaire.

Est rationnel ce qui est logique, ce qui est conforme à une méthode, ce qui présente un rapport précis. Un nombre rationnel est un nombre qui exprime le rapport entre deux nombres entiers (c’est-à-dire sans virgule) : 3/4, 5/8, 9/2 sont des nombres rationnels. A l’inverse, un nombre irrationnel est un nombre qui ne peut s’écrire sous forme de fraction. Pi est le plus célèbre d’entre eux. Toute la puissance de calcul des ordinateurs les plus sophistiqués n’est pas parvenue à calculer toutes les décimales de Pi.

Descartes est l’un des philosophes et scientifiques qui ont poussé le plus loin cette idée de la raison comme calcul. Dans son célèbre "Discours de la méthode" (1637), il reprend à la géométrie sa méthode, dont il énonce quatre règles : (1) ne tenir pour vrai que ce qui est évident, absolument clair et distinct, c’est-à-dire sans l’ombre du plus petit doute ou de la moindre confusion ; (2) diviser tout problème en partie, jusqu’à parvenir à des éléments évidents ; (3) remonter des parties claires et distinctes au tout, sans brûler d’étapes ; (4) tout énumérer afin de s’assurer qu’on n’a rien oublié. Le point-clé de cette méthode - du moins pour ce qui nous concerne aujourd’hui - est l’évidence. Descartes désigne par-là une idée qui s’impose à nous, qu’on ne songerait même pas à contester. L’évidence est la saisie d’une vérité objective, absolue, indéniable. Ce qui suppose, bien entendu, qu’une telle vérité existe. Précisément, le rationalisme - courant dont Descartes est un des fondateurs - professe que tout ce qui existe est compréhensible (ce qui ne veut pas dire que tout est compris en fait ; il y a bien des choses que les humains n’ont pas encore saisies et qu’ils comprendront un jour). Leibniz soutiendra même, quelques décennies après Descartes, que tout a une raison.

Mais est-ce si sûr ? Hume exprimait son scepticisme quant à la raison. Il soutenait que, pour être justifiées (fondées en raison), nos croyances sur le monde - il y a un cerisier dans ce jardin ; Elio Di Rupo est Premier ministre de la Belgique... - doivent être explicitée par d’autres faits d’expérience - nous avons des yeux qui voient le cerisier ; Di Rupo est présenté à la télé comme le Premier ministre... - qui eux-mêmes reposent sur d’autres expériences. Comment savoir que nos yeux ne nous trompent pas (hypothèse hasardeuse) ou que la télé dit la vérité (hypothèse tout à fait plausible) ? Pour Hume, la raison est un mécanisme, lié à nos instincts et nos passions, qui nous permet de survivre. La raison n’aurait donc pas de fondement ultime. Sauf à dire, comme le faisait Kant, que la raison trouve en elle-même son propre fondement : la raison existe, puisque nous sommes capables de nous en servir ! Argument fort, mais aussi fort périlleux, puisqu’on se sert d’une chose (la raison) pour la prouver. A ce titre, on peut aussi bien dire que Dieu existe puisqu’Il s’est révélé dans la Bible et dans le Coran.

Contemporain de Descartes, Pascal ne croyait pas à la méthode de celui-ci. Le monde lui apparaissait bien plus compliqué qu’aux yeux de son illustre collègue. La question, pour lui, était de déterminer comment penser et agir dans un monde incertain. Mathématicien de génie, Pascal développa le calcul des probabilités pour résoudre ce problème. Ce qui nous fait entrer dans le domaine du raisonnable. Il est des situations où un choix n’est pas évident, parce qu’on n’a pas toutes les cartes en main, mais où le bon sens nous fait opter en faveur de telle ou telle solution. Par exemple, il est raisonnable de s’abstenir de boire de l’alcool si on doit conduire. Il n’est pas certain que prendre le volant aboutira à un contrôle routier suivi d’une amende ou, pire, à un accident. Mais ce sont des possibilités réelles et très désagréables, qui l’emportent sur la satisfaction momentanée d’ingurgiter une coupe de champagne ou un verre de bière. Est raisonnable quelqu’un qui se comporte de manière normale, modérée, de sorte qu’on ne puisse pas lui reprocher ses actions. Ou encore, est raisonnable une personne de bon sens. D’ailleurs, lorsqu’il s’agit de calmer quelqu’un, on lui demande d’être raisonnable, et pas d’être rationnel.

Prenons un autre exemple. Dans sa théorie éthique, Kant fait une expérience de pensée. Imaginez que vous êtes chez vous. Sonne à la porte votre ami Durand, qui se précipite à l’intérieur de votre appartement en criant qu’un homme le poursuit. Vous avez à peine fermé la porte qu’un individu armé d’un fusil sonne et vous demande si vous avez vu Durand. Dans ce cas, est-il moral de mentir ? Non, répond Kant, car tout mensonge est une infraction au vivre ensemble. Si vous mentez, vous autorisez par votre comportement toute personne à mentir, y compris dans d’autres situations, et même à vous. Bref, le mensonge met à mal la confiance nécessaire à la vie en commun. Par conséquent, il n’est pas rationnel de mentir. On pourrait cependant objecter à Kant que le mensonge est sans doute raisonnable : en situation de grand danger, où la confiance est déjà rompue, on se sent autorisé à cacher la vérité. Certes, en rigueur de terme, ce n’est pas rationnel, car le mensonge surajoute une nouvelle entorse à une confiance déjà malmenée. Remarquons en passant que c’est au nom de telles dérogations aux principes éthiques que les Etats-Unis ont justifié la torture de terroristes musulmans ou supposés tels. Et pourtant, qui ne mentirait pas pour sauver la vie d’un ami ? Qui ne déclarerait pas qu’il est opportun d’être immoral dans un cas comme celui-là ?

Toute la difficulté est là : il n’est pas raisonnable d’être cent pour cent rationnel.

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