Opinions

S.J. (EXÉGÈTE, A ÉTUDIÉÀ L'UNIVERSITÉ HÉBRAÏQUE DE JÉRUSALEM ET À L'UNIVERSITÉ DE TEL-AVIV)

On a pu lire récemment - dans ce journal et ailleurs - des mises en garde contre la `judéophobie´ rampante d'analyses du rôle joué par Israël dans les développements du conflit du Proche-Orient. En soupçonnant systématiquement la politique du gouvernement (élu démocratiquement) d'Ariel Sharon - voire en portant le soupçon sur le passé de ce dernier -, ou en créditant trop facilement l'autorité palestinienne d'intentions respectables, ces analyses feraient le jeu d'une `prime à la peur´. Ce genre d'avertissement est toujours salutaire: aucune analyse n'est à l'abri de la myopie. Un recul supplémentaire, dans bien des cas, est bénéfique. Mais le point de vue de certains, vivant et voyant les choses de près, est parfois, lui aussi, irremplaçable. Le point de vue dont je veux parler est celui des mouvements israéliens relevant du `camp de la paix´. La démocratie israélienne est davantage que ce qui a permis l'élection d'Ariel Sharon à la tête du gouvernement israélien; elle existe aussi et d'abord sous la forme d'un débat de société permanent, qui prolonge une pratique aussi ancienne que la tradition juive - la pratique de la mahloqet, de la `discussion´ d'avis contraires, qui fait la vivacité des pages du Talmud. Dans ce débat, la voix du `camp de la paix´, même si elle a parfois semblé perdre de son intensité, est une voix qui a toujours compté.

L'actualité a ramené ce débat interne sur le devant de la scène: le 25 janvier dernier, 52 réservistes de l'armée israélienne (rejoints depuis par 168 `refuzniks´ supplémentaires) ont rendu publique une pétition: `Nous déclarons que nous ne prendrons plus part à la guerre engagée pour la sécurité des colonies. Nous ne combattrons plus au-delà de la Ligne verte (qui délimite les frontières de 1967) avec pour mission d'occuper, de déporter, de détruire, de bloquer, de tuer, d'affamer et d'humilier tout un peuple.´ Avec ces officiers et soldats, c'est l'Israël du `camp moral´ qui se fait entendre: tout un réseau de mouvements et d'organisations, que les spectateurs lointains et protégés que nous sommes ont intérêt à découvrir. L'Israël du `camp de la paix´, ce sont des hommes et des femmes qu'on peut difficilement soupçonner d'être de `belles âmes´. Citoyens loyaux de l'Etat d'Israël, ils savent les enjeux de la survie de cet Etat et le prix de sa sécurité au quotidien. Mais ils refusent d'entériner la culture de la guerre dans laquelle s'est installée la politique du gouvernement en place. `L'occupation corrompt; plus précisément, elle nous a déjà corrompus. La discrimination devient notre norme, et l'insensibilité une manière d'être´, a déclaré le 28 janvier le président de la Knesset lui-même, Avraham Burg (religieux travailliste). Se mettre à l'écoute et à l'école de ces hommes et de ces femmes, qui, sur le terrain, savent le prix de leurs opinions, voilà, à mes yeux, ce que nous n'avons pas assez fait. Internet se révèle ici un précieux allié. Autant de mouvements, autant de sites, qui permettent au visiteur d'entendre un discours qu'on n'entend pas dans les médias, de découvrir un monde d'initiatives, d'entrer en contact et de marquer des soutiens.

La pétition qu'on vient d'évoquer recoupe la raison d'être d'un mouvement appelé Yesh Gevul (`Il y a une limite´), fondé en 1982 autour d'un groupe de soldats et de jeunes officiers réservistes refusant de servir au Liban. Si Yesh Gevul pose la question de la limite de l'obéissance militaire, cette limite se traduit aussi en termes de frontière géographique: lors de l'Intifada, le mouvement a rassemblé une nouvelle génération d'objecteurs de conscience, refusant de servir au-delà de la `Ligne verte´ démarquant les Territoires occupés, ou réoccupés aujourd'hui (le site de Yesh Gevul).

L'histoire récente d'Israël a son écho dans la généalogie de ces mouvements. Ainsi le plus populaire des mouvements pacifistes israéliens, Shalom Achshav - Peace Now (`La paix maintenant´), qui mobilisa des foules énormes lors des heures sombres de Sabra et Chatila en 1982, est né en 1978 pour promouvoir une réponse positive à l'initiative de paix du président égyptien Anouar Al-Sadate (le site de peace now). De son côté le mouvement Dor Shalom (`La génération Paix´) fait partie des nombreuses initiatives qui ont pour arrière-fond le traumatisme extrême dans lequel a été plongé le pays après l'assassinat de Yitzhak Rabin en 1995. Dor Shalom est ainsi préoccupé à la fois des fractures de la société juive israélienne et des enjeux de la coexistence entre Juifs et Arabes (le site de dorshalom).

Le `camp de la paix´, c'est de manière particulière le `camp des femmes´ en Israël (bien que le mouvement des colons ne manque pas d'égéries). Depuis des années, elles ont leur icône dans les Nashim beShahor, les `Femmes en noir´ manifestant chaque semaine silencieusement dans des lieux publics des grandes villes d'Israël - et d'ailleurs: on les a vues récemment place de la Monnaie à Bruxelles. On peut citer également le mouvement Bat Shalom, `Fille de paix´, étroitement uni à une organisation palestinienne soeur, `The Jerusalem Center of Women´ (le site de Bat Shalom). Le mouvement très actif Gush Shalom, `Bloc de la paix´, fondé par le vétéran de la paix qu'est Uri Avneri se distingue lui aussi par une proximité particulière avec ses interlocuteurs palestiniens (le site de Gish Shalom). Par son nom, il entend par contre répondre à l'idéologie religieuse du grand Israël développée par le Gush Emunim, le `Bloc de la foi´.Les mouvements qu'on vient d'évoquer se situent tous dans la galaxie d'un certain humanisme israélien - celui qu'illustrent des écrivains comme Amos Oz ou David Grossman, figures incontournables dans le débat éthique de l'Israël contemporain. Ceci rend d'autant plus singulier le mouvement Oz veShalom (`La résolution et la paix´, un écho à la finale du Psaume 29) qui est né en 1975 dans les milieux de l'Université religieuse Bar Ilan de Tel-Aviv, et qui a été rejoint dans ses options en 1984 par le mouvement Netivot Shalom (`Les sentiers de la paix´), né lors de la guerre du Liban d'une protestation émanant de figures rabbiniques de premier plan. Pas de référence à l'humanisme ou à la philosophie des droits de l'homme dans ce double mouvement, mais une écoute des Prophètes et des Sages du Talmud, en forme d'alternative au sionisme religieux. Le retournement de la Guerre des Six Jours, vécu comme un haut fait divin, a fait basculer bon nombre des `religieux´ d'Israël dans un sionisme religieux messianique. La retombée la plus immédiate de ce revirement théologique a concerné la `terre´: la cession du moindre pouce du territoire de l'Israël biblique fut déclarée contraire à la halacha- la `vie selon les commandements´. Les colonies restent l'illustration la plus dure de cette idéologie. Sur un tel fond, le discours de Oz veShalom - Netivot Shalom est clair: le mouvement entend `contrer les arguments politiques fondamentalistes et extrémistes qui ont placé la valeur de la terre au-dessus de celles de la vie humaine, de la justice et de la paix, valeurs centrales à la loi et à la tradition juive´. De manière significative, c'est à la doctrine du pikuah nefesh (`la considération de la vie´) qu'il est fait appel. Cette doctrine juive traditionnelle affirme que tous les commandements sont suspendus (sauf trois d'entre eux qui interdisent l'idolâtrie et l'effusion de sang criminelle) lorsqu'il s'agit de sauver des vies humaines. `Pour nous, écrit Y. Landau, membre du mouvement, la valeur essentielle est pikuah nefesh - la sauvegarde des vies humaines. Nous la croyons plus sacrée même que la sainteté (des Territoires) de la Judée et de la Samarie´ ( Le site de Netivot Shalom).

A partir des sites signalés, des `liens´ permettront de découvrir d'autres mouvements, fondations ou centres d'études. Mais c'est surtout avec ces hommes et ces femmes que, dans le contexte actuel, des liens méritent d'être développés.

© La Libre Belgique 2002