Opinions
Une opinion de Jean Stevens, cardiologue d'origine belge établi en France.


Affaire Fillon : délit juridiquement répréhensible ou simple erreur stratégique et psychologique d’un homme profondément "juste" ? La justice doit accélérer pour que la vérité soit dite car la présomption d’innocence est trop souvent bafouée.


Belge résidant en France depuis 15 ans, j’assiste avec consternation au dérapage rocambolesque de la campagne présidentielle. Après la déroute de toute la gauche, c’est aujourd’hui l’aile droite qui est menacée d’implosion. Les chances de succès de l’extrême droite populiste passent ainsi du domaine de l’improbable à celui du possible.

Ce qui frappe le spectateur politiquement neutre, c’est la violence et le caractère passionnel du retournement récent de l’opinion publique à propos du nouveau candidat de la droite.

Au sortir du second tour des primaires, on a vu fleurir dans les médias une foule de témoignages de première ligne qui, de façon relativement unanime, reconnaissaient la droiture morale et le sens du service public du candidat Fillon. Le candidat inattendu semblait donc incarner cette qualité gaullienne qui symbolise la valeur perdue du monde politique français.

En quelques jours, les révélations du "Canard enchaîné" ont déclenché un véritable séisme politique. Ce que ces "révélations" ont détruit, c’est cette figure du "juste" dans un monde perçu par beaucoup comme gangrené par une forme larvée de corruption et une culture du mensonge.

Le public n’a pas d’opinion

La passion n’a certainement jamais été bonne conseillère, ni en politique ni en matière privée. Nous devons donc essayer de bien comprendre la mécanique qui y préside. Ce qui ici explique ce déchaînement passionné de "l’opinion publique", c’est un glissement subtil mais particulièrement pervers du discours véhiculé par les médias, mais probablement plus encore par les réseaux sociaux.

Le public n’a pas d’opinion. Il n’y a que des opinions individuelles. Le public est une hydre à mille têtes. Mais par contre, il y a mille façons de manipuler insidieusement et collectivement les opinions personnelles. Il suffit de jouer sur les informations que l’on distribue. Les médias, et plus encore les réseaux sociaux qui ne sont assujettis à aucune règle déontologique, ont donc joué ici un rôle clé. En synergie avec l’opinion publique, ces deux autres hydres à mille têtes génèrent une sorte de météorologie émotionnelle de la vie politique qui me rappelle furieusement une des histoires de Lucky Luke où toute la population d’un village du Far West descend dans la rue pour dénoncer ouvertement "l’iniquité". Le terme est brandi avec d’autant plus de violence que la plupart des manifestants ne connaissaient pas l’existence de ce mot avant les manifestations.

Ce qui est réellement pervers dans la situation actuelle, c’est que les médias - la seule source d’information dont dispose le "public" pour se forger une opinion individuelle - ont laissé s’installer une confusion entre le terme de "révélations" (celles du "Canard enchaîné") et l’idée du "constat de flagrant délit". La révélation dévoile une vérité cachée qui peut être indifféremment flatteuse ou diffamante pour l’individu concerné alors que le mot flagrant délit attribue un caractère définitivement illégal ou immoral à ladite révélation. L’image du "juste" surpris "la main dans le pot de confiture" est aujourd’hui reprise avec délectation par de nombreux opposants au candidat s’exprimant publiquement.

Et la présomption d’innocence ?

Malgré de timides rappels de la présomption d’innocence, tout se passe comme si la culpabilité de l’accusé était avérée, comme si le flagrant délit était acté et le procès terminé. Cette situation m’interpelle personnellement à deux titres, d’une part en tant qu’ex-employeur de mon épouse et d’autre part en tant qu’ex-témoin (et victime) des effets pervers d’un facteur psychologique totalement ignoré dans le débat.

Ayant exercé la médecine générale durant huit ans, j’ai eu l’occasion de comparer les avantages et les inconvénients respectifs d’une secrétaire et d’une épouse aidante. Je comprends donc parfaitement le choix qu’un homme politique puisse faire de préférer confier le travail d’assistant parlementaire à son épouse plutôt qu’à un quidam dont la disponibilité sera nécessairement plus aléatoire. Le fait d’utiliser les services de son épouse n’étant pas interdit par la loi, le seul vrai problème est donc de savoir si cet emploi était ou non fictif, c’est-à-dire si les "révélations" méritent le qualificatif infâmant de "flagrant délit". Or, jusqu’ici, rien de vraiment solide ne nous permet, à nous public mais aussi aux hommes politiques et aux journalistes qui nous informent, de faire le pas. Les seules personnes qui disposeront des informations suffisantes pour se faire une opinion pertinente, ce sont les juges. Tout le reste n’est qu’hypothèses et suppositions, c’est-à-dire un terrain propice aux manipulations de tout ordre.

La seconde raison de mon indignation est liée à une expérience judiciaire personnelle. J’ai eu alors l’occasion de prendre conscience que le simple fait d’être "droit dans ses bottes" et de tenir un discours "vrai", peut déclencher chez des pairs - en l’espèce des juristes renommés - une sorte de rage meurtrière. La droiture et la vertu sont aisément acceptées quand il s’agit de personnes qui dévouent leur vie aux pauvres de Calcutta ou aux sans-abri de Paris mais ces mêmes qualités sont perçues comme intolérables par des pairs. La vertu proclamée du candidat est reçue comme une sorte d’injure personnelle par tous les politiciens qui sont arrivés là où ils sont à force de compromissions et de demi-mensonges. Le "juste" suscite en fait chez ses pairs une jalousie profonde et meurtrière. Je crois qu’elle a été un ressort puissant dans la genèse de ce lynchage d’un homme dont, il y a quelques mois à peine, on chantait unanimement les vertus morales.

Le seul souhait qu’on puisse donc formuler aujourd’hui, c’est que la justice mette encore plus le pied sur l’accélérateur de façon à ce que le public sache au plus vite où se trouve la vérité : délit juridiquement répréhensible ou simple erreur stratégique et psychologique d’un homme profondément "juste" ?