Opinions

Faut-il interdire ou non le foulard dans les écoles ? Pour aborder ce sujet complexe, difficile et passionné, il est essentiel d’écouter tous les points de vue !

1 Partisans de l’interdiction

"Le voile ne se réduit pas à un signe religieux Il véhicule une conception bien précise de la femme (et parfois de la fillette) et de ses rapports avec l’autre sexe il véhicule également une conception du monde dans laquelle le religieux est premier, et le temporel second. L’exact contraire de ce qui constitue le fondement même de nos démocraties." (1)

N’y a-t-il pas urgence "de lutter contre les dérives intolérantes dont le voile n’est bien souvent qu’un instrument" : pressions de plus en plus fortes sur les élèves non voilées, remise en cause de certains cours, excursions, réunions de parents mixtes, etc ? Les croyances n’ont pas à s’afficher à l’école, elles doivent être gardées dans l’intime du cœur. "Seul un geste politique fort peut répondre aux attaques, politiques elles aussi, qui sont menées contre la laïcité et le vivre ensemble." (2)

Pour le Centre d’action laïque (CAL), "le foulard islamique est clairement devenu un instrument de prosélytisme et est instrumentalisé par certains imams et les milieux conservateurs". Pierre Galand appelle donc les décideurs politiques à "trouver une formule qui permette d’appliquer une norme générale, y compris dans les écoles du réseau libre, qui sont subsidiées par l’Etat." Le CAL "condamne le communautarisme exacerbé qui, au-delà du vécu culturel commun, enferme les individus dans un carcan "

Dans le milieu catholique, le P. Charles Delhez, directeur du journal Dimanche, a pris nettement position dans ce sens : "Le voile envahit nos rues, nos écoles et autres lieux publics. Insensiblement, notre paysage change. Assisterions-nous à une escalade, l’étape suivante étant la burqa? (...) Je ne peux m’empêcher de faire l’hypothèse d’une récupération par un mouvement plus vaste et d’une instrumentalisation par l’islamisme. Ce dernier n’est pas religieux, mais politique et idéologique. Et il peut se servir de l’islam comme cheval de Troie." (3)

2 Contre l’interdiction

Un premier argument est qu’il faut laisser aux gens et surtout aux femmes leur liberté, leur droit à l’expression. "On ne construira pas une société émancipatrice, tolérante et attentive aux droits humains si on interdit aux femmes de prendre leur destin en main et si on s’obstine à vouloir décider pour elles." Et de proposer "des accommodements raisonnables, en dialoguant et adaptant, mais aussi en mettant les limites quand les droits demandés mettent en danger les droits des autres". (4)

Pour Nadine Rosso, pourtant athée libre-exaministe, "selon l’article 24 de notre constitution, la neutralité implique le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et des élèves. La neutralité ne se réalise pas par des interdits, mais par la diversité des convictions et le respect des individus Des féministes s’en prennent au foulard au nom de la libération de la femme. Mais peut-on libérer les gens malgré eux et, de plus, en leur retirant un droit ? Des athées mènent le combat contre le foulard au nom de la lutte contre la religion. Mais on ne fait pas reculer la religiosité des gens en leur interdisant de manifester leur culte. Je crains qu’on obtiendra ainsi le résultat contraire et c’est compréhensible". (5)

J.-F. Nandrin (LLB du 15-9-09), craint que l’interdiction du voile ne renforce le sentiment dans la communauté musulmane d’être agressée par une société jugée trop permissive. "Et on voilera plus fermement, avec le sentiment de protéger en bon père de famille et d’imposer une société meilleure."

3 Et les musulmans et musulmanes ?

Soulignons d’abord qu’un certain nombre de musulmanes qui ne portent pas le foulard considèrent que c’est une question de choix personnel dont l’Etat n’a pas à se mêler.

Le voile est-il vraiment une obligation coranique ? Il y a discussion sur ce sujet entre les musulmans, mais le fait est que la majorité des musulmanes qui le portent y voient, soit un précepte divin, soit une forte recommandation. Est-ce à nous de leur dire ce qu’ils doivent croire et ne pas croire ?

Les musulmans belges ne sont nullement, pour autant, partisans de la burqua afghane ou du niqab saoudien, voiles intégraux qui ne laissent même pas apparaître le visage. Insinuer qu’on passera bientôt du foulard à la burqa leur paraît donc totalement erroné et est reçu comme un argument occidental malhonnête pour diaboliser le voile, et au-delà pour stigmatiser l’islam.

L’interdiction du voile à l’école est perçu par la plupart comme un acte islamophobe qui vise à extirper toute référence religieuse, une "légalisation de la discrimination" qui "va accélérer la ségrégation dans notre société" et la création d’écoles musulmanes : "La volonté au sein de la communauté grandit fortement en raison de cette interdiction." (6)

Shirin Ebadi, qui a reçu le prix Nobel de la Paix en récompense de son combat pour la liberté des femmes en Iran, l’affirme avec force : "L’école est un lieu d’émancipation pour les femmes et je défends la liberté de s’habiller comme on l’entend Si on les chasse pour raisons vestimentaires, les fondamentalistes auront gagné le combat ! Et on aura bafoué les principes des droits de l’homme et de l’égalité" (8-9-03).(7)

Pour Nadia Fadil, "la société interculturelle pose la question de comment créer un "vivre ensemble" à travers les diversités Dans ce cadre, le rôle de l’école, c’est d’essayer de préparer les jeunes à la société de demain. Ce n’est pas en imposant une uniformité à l’école qu’ils ne seront plus confrontés à la diversité en dehors de l’école". (8)

4 Avis personnels

- Le problème de la burqa et celui du foulard sont totalement différents. La burqa n’est pas coranique et elle devrait être interdite même en rue, rien que pour raison de sécurité.

- Obliger des fillettes à mettre le voile avant même leur puberté ne fait pas partie de la tradition musulmane et ne devrait donc pas être accepté.

- Il faut comprendre les difficultés des écoles qui sont devenues des écoles-ghettos pour diverses raisons et notamment parce que le foulard a été interdit dans la plupart des autres. Mais la seule solution est-elle vraiment l’interdiction générale? Celle-ci, en France, a produit beaucoup de ressentiment et d’agressivité vis-à-vis d’un Etat jugé comme ennemi de l’islam, ce qui n’est pas pour inciter au dialogue, seul moyen pourtant de favoriser le développement d’un islam européen adapté à notre contexte. Une mesure générale, hormis les deux cas précités, risque bien d’être contre-productive et de donner de forts arguments aux extrémistes.

- Obliger les jeunes musulmanes à enlever leur foulard à l’entrée de l’école pour le remettre en sortant, est-ce ainsi qu’on pense éduquer les jeunes à accepter les différences ? Il y aurait bien d’autres mesures à prendre pour combattre la discrimination scolaire et l’apartheid social entre "bonnes écoles" et "écoles poubelles".

(1) Nadia GEERTS, initiatrice du "RAPPEL" (Réseau d’actions pour la promotion d’un Etat laïque) (LLB en ligne le 15-9-09) (2) Le Soir, Forum, 11-9-09 (3) LLB du 22-9. Ni les évêques, ni le Segec ne se sont encore prononcé. Espérons qu’il ne le fassent pas dans l’urgence comme le CAL, et qu’il procèdent à une large consultation dans tous les milieux, y compris musulmans. (4) Mme Zoé GENOT (Députée fédéraleEcolo) et Mme WILLAME-BOONEN (Présidente du Conseil des femmes francophones de Belgique) (Le Soir, 20-8-09) (5) extraits de son article dans l’ouvrage "Du bon usage de la laïcité", éd. Aden, Bruxelles, 2008. (6) Karim HASSOUN, président de la Ligue arabe européenne (11-9-09) (7) A lire : Iranienne et libre. Mon combat pour la justice, Paris, La Découverte, 2006. (8) Chroniqueuse au journal Le Soir, Nadia FADIL est une sociologue bien connue en Flandre (et non voilée), chercheuse FNRS de la KUL sur les questions interculturelles(11-9-09, p.18).