Opinions Une chronique rédigée sur son blog par Eric de Beukelaer.

Imaginons un courrier d’évêque, écrivant à tous les parlementaires baptisés catholiques: « Chers frères et soeur dans le Christ, de par votre appartenance à l’Eglise, je vous demande de ne pas voter telle loi ». Je pense que cela ferait du pétard et que, dans les rangs appartenant à ce qu’on nomme en Belgique « les laïques », de nombreuses voix s’élèveraient pour stigmatiser l’ingérence religieuse dans les affaires temporelles.

Il est donc tentant d’en faire autant, en apprenant qu’un courrier émanant du Droit Humain, la deuxième obédience maçonnique en importance du pays, a été envoyé à tous les parlementaires fédéraux, leur demandant de ne pas voter la loi sur les visite domiciliaires pour y trouver des immigrants en situation irrégulière sur notre territoire. Un courrier qui commence par « Mon très cher Frère, Ma très chère Soeur… »

Et bien non. Je pense que cette loge maçonnique est dans son rôle. Sans entrer ici dans le fond du débat, elle juge que le projet de loi en question touche aux valeurs que ses membres se doivent véhiculer et leur communique donc son avis. Personnellement, je pense qu’il eut été plus judicieux de s’exprimer sous forme de communiqué, interview ou carte blanche – comme le font les évêques pour des questions d’ordre politique. Il n’empêche, à l’instar d’une Eglise, d’un syndicat d’une mutuelle, d’une ONG, d’un club sportif,… , une Loge maçonnique est un « corps intermédiaire », soit un principe associatif qui fait partie de ce que l’on nomme « la société civile ». A ce titre, et même si son objectif premier n’est pas politique (pas plus que cela n’est l’objectif d’une Eglise), elle intervient parfois dans le domaine du débat public et, ce faisant, participe donc au débat politique… comme le fait l’Eglise catholique.

Lors de contacts amicaux que j’entretiens avec certains maçons, d’aucuns m’expliquent de bonne foi que la maçonnerie est d’ordre philosophique et initiatique et qu’elle ne fait pas de politique. Pour certains maçons, surtout ceux appartenant aux grades supérieurs, cela est vrai. Mais il serait hypocrite de dire que cela correspond à la réalité entière. Comme le déclare aujourd’hui au quotidien « le Soir » Edouard Delruelle, lui-même franc-maçon: «Voir une loge envoyer un courrier à d’autres maçons, des parlementaires en l’occurrence, pour défendre des valeurs qu’elle juge mises à mal, ce n’est pas rare. (…) Exemple : dans les années nonante, la loge dont je fais partie avait pris l’initiative pour convaincre un maximum de francs-maçons de soutenir la loi sur l’euthanasie, on avait envoyé un courrier aux autres loges en ce sens, et invité des parlementaires pour en discuter. Tout cela pour faire avancer un combat que nous estimions important. »

Bref, en un mot comme en mille: Entre les mandataires politiques et les citoyens, se trouve la société civile – bien nommée en néerlandais‘middenveld’ champ du milieu »). Certains membres de cette société civile choisissent d’intervenir dans le domaine politique. Ils en ont le droit et parfois même le devoir moral. Le prochain franc-maçon qui reprochera donc à l’Eglise catholique d’intervenir pour donner son avis dans un débat démocratique, aura droit de ma part – comme unique réponse – au rappel… de la parabole de la paille et de la poutre (Matthieu 7, 3).