Opinions

VENDREDI 29 DÉCEMBRE

Ouvrir les journaux ce matin, c'est apprendre que le sommet israélo-arabe de Charm el-Cheikh a été annulé, que tout est bloqué entre Arafat et Barak. C'est constater que les GSM font la guerre des pubs et que tout est bon pour appâter le client Si les commerciaux font leur travail, les consommateurs doivent-ils se laisser pigeonner?

Où chercher un peu d'air frais? Allons! A Barcelone, jusqu'au 1 janvier, trois cents paroisses accueillent la communauté de Taizé, ainsi que 80.000 jeunes et moins jeunes surgis de partout. Un lieu et un temps de prière au milieu de la foire de la consommation fin de siècle, des inégalités croissantes, de la violence. Pressens-tu un bonheur? La lettre 2001 de Frère Roger, le prieur, invite à méditer le thème proposé "vie intérieure et solidarités humaines. Taizé Quand je désespère de tout, je me transporte en pensée vers la colline où souffle l'Esprit. Printemps de l'Eglise qui n'en finit pas de fleurir".

SAMEDI

Initiative heureuse: Vers l'Avenir propose un supplément Le Siècle des Femmes. Qui a conçu cette rétrospective significative? Un homme "avec la collaboration d'une femme, tout de même; le choix des photos et la conception graphique ont été assurés par deux hommes".

En Belgique pas de courrier le samedi. Les Français ont plus de chance. Pour Noël, le bureau de poste de ma commune a été fermé du vendredi 18h30 au mercredi 9h. Par contre, les grandes surfaces ouvrent si tard que je me demande comment leurs travailleurs prépareront une fête pour leurs familles. Le service public n'aurait-il pas la même ardeur que le secteur commercial?

DIMANCHE

J'ai toujours aimé franchir le seuil d'une maison, d'un travail, d'une ère. N'y a-t-il pas quelque chose de magique dans le fait de renoncer pour commencer, de quitter pour s'élancer? Bien sûr, on n'échappe pas au désir de se retourner ne serait-ce qu'un instant vers 2000: je distingue le fossé largement creusé entre ceux qui ont de plus en plus et ceux qui ont de moins en moins. Je n'évoque pas seulement l'argent nécessaire pour vivre, l'avoir matériel, mais les biens du coeur et de l'esprit tels le désir d'apprendre et de comprendre, le temps libre, le plaisir d'" être à soi-même une présence amie, les moments de tendresse. Je vois à quel point l'abus des moyens dits de communication - le GSM ou le web par exemple - est souvent une cause de rupture entre les proches qui ne se parlent plus les yeux dans les yeux mais par appareil interposé".

Charnière des années, des siècles cette fois. Temps des bilans volontiers moroses! Ferons-nous seulement le compte de nos douleurs physiques, morales, de celles de nos proches frappés par l'accident, la solitude, de notre société désespérée, d'un monde au plus offrant ou réussirons-nous à saisir la fleur entre deux pavés, la forme insolite d'un nuage suspendu entre les branches, le geste spontané de la jeune femme sortant de la pâtisserie avec son petit et offrant un de ses deux sachets au jeune clochard debout près de la porte, avec un vif sourire?

LUNDI

Prendre des forces, grâce à l'Evangile du jour, grâce au poème aussi nécessaire qu'une bouchée nourrissante. Commencer l'année avec une poète de chez nous: "Un livre/parle pour elle/blanchit la page végétale//L'encre court/rivière téméraire/entre les fibres accordées//Le temps relieur/peaufine son ouvrage". (Françoise Lison-Leroy), et - un plus lointain - la dernière strophe de ce poème mémorisé, Allégeance, de René Char: "Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n'est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l'aima et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas?"

M'accorder le temps du projet dans le silence précaire des lieux surpeuplés. Quel souhait exprimer? Réitérer le voeu de bonté: bienveillance, préjugé favorable, pardon reçu et offert, renoncement résolu au ressassement des regrets, des rancoeurs et des amertumes, décision d'être stimulante, éveilleuse plutôt que décourageuse.

2001 pourrait être un territoire de paix et d'échanges, une aire d'allégresse et de créativité. Laissons à chacun son droit de rêve! Je me promets de travailler à ma manière pour que croisse le nombre de ceux qui marchent, roulent en vélo, rient et s'aiment dans des espaces verts. Je me jure d'être vigilante pour que hommes et femmes disposent des mêmes chances de s'exprimer et d'assurer les responsabilités dans la société.

MARDI

Au repas de midi nous sommes quinze: quatre couverts de plus pour notre fille AFS et les siens. Elle est venue il y a quelques années de l'Indonésie, pays si cruellement frappé en ce moment, devenu familier parce que notre fille aînée y a vécu aussi. Seules les relations interpersonnelles sensibilisent réellement aux questions. L'Algérie voisine a basculé dans le presque oubli médiatique et vit seule sa tragédie sanglante. Puissance de l'amnésie, de la mauvaise foi: Pinochet jouant sur son grand âge; les extrémistes de droite, responsables de la mort de jeunes étrangers en Allemagne, condamnés, mais sans remords; les files de demandeurs d'asile s'allongeant en dépit du froid. A la fin de La peste Camus prête à Rieux ce constat: ()" il y a dans les hommes plus de choses à admirer qu'à mépriser. C'est parfois difficile à reconnaître, à croire."

MERCREDI

J'aime déployer un journal, sentir l'encre fraîche, parcourir, m'attarder. C'est le jour du Ligueur, l'hebdomadaire pluraliste de Myriam Katz et Michel Torrekens: j'apprécie les dossiers, les pages Enfants, les caricatures d'Anne-Catherine Van Santem, les chroniques de Diane Diory, Daniel Fano

Virée à Lille avec une petite-fille de six ans - 19 minutes en train. L'attention en éveil, nous découvrons les mille spectacles du quotidien. "Tout fait événement/Pour qui sait frémir, observait Jean Follain. Le plaisir du colloque singulier, de l'invention duelle. Lucia est enchantée; autant que moi?"

JEUDI

Avec trois petits-enfants, Lulu et Pâquerette, le spectacle des marionnettes du Créathâtre. Salle bondée d'enfants et des grandes personnes qui les accompagnent. Magie pure du spectacle vivant. A mes côtés un homme âgé transporté de bonheur; ce ne sont pas toujours les plus jeunes qui remontent à la source si j'en crois le gamin, assis sur les genoux de sa mère derrière moi, ne cessant de puiser des gâteaux dans un sac plastique particulièrement bruyant. Est-ce indispensable de manger en regardant?

Nos enfants et leurs petits repartent les uns après les autres vers leur pays, leur maison, leur vie, et nous restons avec leurs présents : photos, livres, bricolages, musique. Ce n'est pas que j'idéalise la famille: j'en connais les contraintes et les risques, mais ne demeure-t-elle pas une mini société, sur base de relations plus souvent imposées que choisies, où s'apprend le respect de la croissance de chacun au milieu des influences multiples, un foyer dans un monde en voie de refroidissement, d'exclusion?

VENDREDI

La Libre Belgique m'a donné la parole et je l'ai tenue. Je m'apprête à la rendre. D'aussi bon gré que je l'ai prise. Ce n'est pas que j'aime parler ni occuper de l'espace dans les médias, simplement je crois qu'il reste à faire pour que les femmes aient leur place. Les hommes de chapelle, qu'elle soit religieuse, politique, artistique, ne la partagent que rarement, moins par méfiance ou par animosité que, tout simplement, et c'est peut-être encore plus grave, parce qu'" ils n'y pensent pas (sic)".

Parole de femme, à voix tantôt claire et tantôt retenue, adressée à aux proches et aux lointains. Tisser les liens, protester, proposer. Et si nous chantions pour conclure? Zélie, ma petite-fille, fredonne: "A la claire fontaine. Allons nous promener!"

© La Libre Belgique 2000