Opinions

"Je" n’existe pas : c’est un peu de la provoc, non, le titre de votre introduction ? Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela?

Aujourd’hui plus que jamais, avec les réseaux sociaux, dans un libre marché des convictions en flux permanent, il apparaît que la notion de libre arbitre telle qu’on la conçoit habituellement (l’individu est une personnalité juridique, un sujet libre et responsable de ses actes et de ses pensées) est plus fragile que nous ne le pensons. Le postulat du livre est même que ce libre arbitre n’existe pas : c’est une fiction nécessaire au fonctionnement de la société. Donc, peut-être sommes-nous moins maîtres de ce que nous pensons et faisons que nous ne le croyons. D’où la formule : "je" ("l’ego") n’existe pas.

Pour en avoir le cœur net, vous convoquez les principaux chercheurs qui se sont penchés sur la question, jusqu’à ce qu’il y a de plus récent en matière de neurosciences et de psychologie cognitive. Et que trouvez-vous ?

Un tas d’indices qui montrent que nous maîtrisons beaucoup moins que nous ne le pensons, que l’ego doit être relativisé. De tout temps, les remises en cause du libre arbitre sont apparues sur un registre moral. D’abord par les premiers Pères de l’Eglise (Saint-Augustin par exemple) puis, à l’époque moderne, avec des Schopenhauer, Spinoza ou Nietzsche. Ensuite, il y a eu ce tournant de notre époque que fut la Seconde Guerre mondiale. Et tout le monde s’est demandé comment l’Allemagne, une nation dominante qui avait inventé une grande partie de la philosophie moderne, de la musique classique, des arts et des lettres, avait pu tomber dans un simplisme aussi meurtrier. Que pèse le libre arbitre de chacun par rapport à la masse dans laquelle il peut être entraîné ? On prétend qu’on a un libre arbitre constant mais, chaque fois qu’on met un être humain sous pression de devoir prendre une décision vis-à-vis de ses pairs, on constate que l’attitude normale est d’éviter les problèmes et de se mettre dans la ligne. Du coup, on peut se demander si, au lieu d’expliquer nos réactions par une "nature" soumise ou dominante, il ne faudrait pas plutôt constater une culture de l’égalité et de la liberté créée artificiellement, alors que notre tendance naturelle est de suivre la majorité. Aller contre cette tendance crée même une importante tension psychique. Comment concilier notre nature d’êtres a priori conformes avec le haut standard culturel ? Si nous nous rendons compte à quel point notre libre arbitre est fragile, alors nous pouvons avoir une plus grande tolérance vis-à-vis des opinions des autres, ainsi qu’une plus grande fermeté par rapport aux dangers réels.

Si je vous entends bien, tout ce qui n’est pas du suivisme consiste en une construction culturelle, contre-nature. Mais en quoi en a-t-on eu besoin, quelle est l’utilité de celle-ci ?

L’intérêt est la conservation de l’espèce. L’évolution de l’être humain et de la vie en société a montré que, si chacun fait ce qu’il veut et casse la tête de son voisin juste parce qu’il est le plus fort, la sécurité et la conservation de l’ensemble du groupe sont en danger. Les premiers groupes humains se sont constitués de façon très hiérarchisée pour se protéger des autres groupes. Ce sont les groupes humains les mieux organisés hiérarchiquement qui ont pu, le mieux, résister à l’extérieur. Si notre espèce a pu traverser les siècles, c’est parce que l’évolution n’a pas favorisé l’autonomie, la résistance à autrui et les réfractaires.