Opinions
Une opinion de Pierre Bartholomée, chef d'orchestre, compositeur et pianiste belge, au nom de la Classe des Arts de l'Académie royale de Belgique.

La Classe des Arts de l’Académie royale de Belgique s’inquiète de rumeurs rapportant l’intention du gouvernement fédéral de réorganiser en profondeur les principales institutions musicales fédérales installées à Bruxelles.

Elle souhaite que les études et projets actuellement sur la table des responsables politiques fassent sans tarder l’objet d’une diffusion transparente et exhaustive.

Pour rappel : la gestion des matières culturelles est du ressort des pouvoirs communautaires mais, vu la configuration particulière du pays, la tutelle des trois grandes institutions vouées à la musique situées à Bruxelles - la Monnaie, l’Orchestre national et le Palais des Beaux-Arts - relève du gouvernement fédéral.

Les inscriptions budgétaires garantissant l’existence et le fonctionnement de ces organismes sont gérées par le ministre des Affaires étrangères.

Craindre la contagion

Le gouvernement fédéral - dans le cadre d’un programme draconien de réduction des dépenses publiques, mais, semble-t-il, sans consultation d’aucune instance autre que lui-même et sans prise en considération des dégâts considérables déjà causés à l’identité même de la vie musicale belge par la suppression, il y a plusieurs dizaines d’années, des orchestres et chœurs de radio - a imaginé un processus dit de "rapprochement" de l’Orchestre national et de l’Orchestre symphonique de la Monnaie.

L’ancien directeur du Grand Théâtre de Genève, Jean-Marie Blanchard, a été chargé d’effectuer une étude préalable à la mise en place du projet.

La Classe des Arts tient à exprimer ses plus vives inquiétudes à propos, non du rapport établi par Jean-Marie Blanchard, mais de ce projet de rapprochement qui, à terme, devrait déboucher sur la fusion pure et simple de l’Orchestre national et de l’Orchestre symphonique de la Monnaie dans une relation structurelle nouvelle avec "Bozar".

Les deux grands orchestres nationaux à la charge du pouvoir public fédéral ne seraient donc bientôt plus qu’un et il y a tout lieu de craindre que, par contagion, le processus imaginé pour les orchestres nationaux soit bientôt mis en œuvre tant à Liège qu’à Anvers, villes abritant, elles aussi, chacune, deux orchestres symphoniques.

La réaction de la Classe des Arts de l’Académie ne se situe pas à un niveau corporatiste. Ce dont il s’agit ici dépasse largement la seule question de l’emploi, même si celle-ci est loin d’être anodine car c’est aussi l’avenir des générations de jeunes musiciens actuellement en formation dans nos Conservatoires et Hautes Ecoles qui est en jeu.

Radio France a renoncé

Ce qui inquiète les musiciens et les mélomanes et dont la Classe des Arts s’émeut particulièrement, c’est, conséquence prévisible, immédiate et irréversible de la mise en place du processus actuellement à l’étude, une importante diminution non seulement de l’offre de concerts aux différents groupes de public, mais aussi de la présence et de la diffusion de la musique d’aujourd’hui (la création et, notamment, celle de nos compositeurs) ainsi que des possibilités pour les solistes et chefs d’orchestre de la jeune génération de développer leur expérience au plus haut degré d’exigence professionnelle.

C’est ce qu’ont compris les responsables de Radio France qui ont renoncé au récent projet de fusion de leurs deux grands orchestres symphoniques.

L’arrivée relativement récente, à Bruxelles (Flagey) d’un nouvel orchestre symphonique très actif, le Brussels Philharmonic, héritier lointain du défunt et glorieux Grand Orchestre Symphonique de l’INR, et la multiplication, à Bruxelles, de concerts donnés par des orchestres étrangers démontrent que, contrairement à ce que tente d’accréditer un discours pessimiste, il n’y a pas de réelle désaffection du public à l’égard des concerts symphoniques.

Les meilleures analyses de la situation politico socio-économique extrêmement complexe et préoccupante dans laquelle se trouve le monde occidental insistent sur la dimension culturelle de la crise qui nous affecte. Elles préconisent de manière unanime le développement et la démocratisation à grande échelle d’activités artistiques ouvertes, ambitieuses, originales, exigeantes et innovantes.

Régression et renoncements

Aux belles heures de l’INR et de la RTBF d’avant les absurdes contraintes de l’audimat, Bruxelles était vue par de nombreux grands compositeurs internationaux comme un foyer extrêmement vivant, une sorte de capitale de la création musicale. Une vie musicale exceptionnelle et engagée était, alors, ambassadrice de notre pays.

Quelle régression depuis ces temps fondateurs ! Que de renoncements, que d’outils sacrifiés ! Sans ambition, sans imagination, sans utopie, une collectivité n’est-elle pas vouée au déclin ?

La Classe des Arts de l’Académie royale de Belgique est consciente des complexités de la vie économique actuelle et des pressions exercées sur les finances publiques, mais elle demande fermement qu’avant toute mise en œuvre d’un projet de réorganisation des orchestres nationaux, le gouvernement fédéral élargisse son champ de consultation non seulement aux diverses instances concernées par la gestion de l’activité musicale, mais aussi au milieu artistique au sens large - un milieu, par essence, porteur d’imagination et de créativité.

Les activités culturelles ne sont pas de l’ordre du superflu. C’est à leur développement, à leur diversification et à leur financement qu’il faut travailler, pas à leur appauvrissement.

La musique a bien plus de fonctions que simplement divertir. Elle est au cœur de l’humain, ouverture au monde, signe et source de vie.

N’oublions pas Claude Lévi-Strauss : "La musique est le mystère suprême des sciences de l’homme, celui contre lequel elles butent et qui garde la clé de leur progrès." Et relisons Michel Butor : "La musique est indispensable à notre vie, à la vie de tous, et jamais nous n’en avons eu autant besoin."


Les autres signataires sont : GABRIEL BELGEONNE, PIERRE BLONDEL, PIERRE CORDIER, PIERRE COURTOIS, MANUEL COUVREUR, RALPH DECONINCK, GERALD DEDEREN, JEAN-PIERRE DELEUZE, GILBERT FASTENAEKENS, JEAN-PIERRE GHYSELS, JEAN GLIBERT, STEVE HOUBEN, AIDA KAZARIAN, VICTOR KISSINE, ANDRE LAMBOTTE, CLAUDE LEDOUX, JACQUES LEDUC, JACQUES LENNEP, PAUL MACHIELS, JEAN-GEORGES MASSART, PAUL BAUDOUIN MICHEL, MICHELE NOIRET, MICHEL OLYFF, BAUDOUIN OOSTERLYNCK, CATHELINE PERIER D’IETEREN, CHRISTOPHE PIRENNE, JEAN-PIERRE POINT, PHILIPPE SAMYN, JEAN-MARIE SIMONIS, YVETTE VANDEN BEMDEN, HENRI VANHULST, FREDERIK VAN ROSSUM, BOB VERSCHUEREN, JACQUES VILET, LEON WUIDAR et THIERRY ZENO.