Opinions

FRANÇOIS SANT'ANGELO

PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DES ASSOCIATIONS GAYES ET LESBIENNES

PATRICK JEUNIAUX

PSYCHOLOGE

La question de l'ouverture du mariage aux homosexuels est difficile. Pas tant du côté juridique que du côté des principes conservateurs qui lui sont opposés. Or ceux-ci sont essentiellement motivés par la crainte et ses préjugés. Les unions humaines ne peuvent être orchestrées par une idéologie qui exclut délibérément et déraisonnablement une fraction de la population. Par delà la mauvaise foi, le mariage nous apparaît comme une institution qui doit pouvoir garantir l'épanouissement de tous ceux qui souhaitent s'y investir.

A différents niveaux de la société, derrière la façade du politiquement correct, l'homosexualité est généralement présentée comme une identité inférieure ou un fonctionnement nuisible. Certaines autorités s'expriment parfois ouvertement à ce sujet et dépeignent une civilisation que l'homosexuel met en péril. Cependant, à tort ou à raison, le monde évolue vers une plus grande reconnaissance des libertés individuelles. La sagesse commande que l'on réfléchisse ensemble aux conséquences de ce mouvement plutôt que de jouer aux décideurs aveugles. Bien sûr, il n'est facile pour personne de comprendre la sexualité et encore moins celle que l'on préfère cacher. Des tabous sont intériorisés chez chacun et ont pris forme dans des symboles caractérisant notre système de hiérarchie sociale où prime l'identité de l'homme-actif: la sexualité reste mal connue et des étiquettes persistent (`si tu es homo, tu es une femmelette´). Pourtant la sexualité est complexe, évolutive et mérite qu'on tienne un discours courageux et réaliste à son sujet.

Faisons l'hypothèse que le système argumentatif hostile à l'évolution du mariage possède les caractéristiques suivantes. Son but immédiat sert une politique générale de disqualification qui vise à cacher les homosexuel-les et à les immobiliser car jugé-es indignes de construire la société. Sa finalité est de conserver le cap naturel vers un destin idéalisé par les bénéficiaires de la hiérarchie sociale. Un de ses mécanismes de régulation est de type logique: l'homosexuel n'est pas stable, donc il ne peut s'épanouir dans le mariage; il ne peut s'y épanouir, donc il n'est pas stable. Voici à présent quelques propositions de contre-arguments visant les idées qui alimentent ce cercle vicieux.

Premièrement, le mariage ne possède pas une nature immuable. C'est l'invention humaine qui possède le droit de le faire entrer en mutation. Le passé ne justifie pas l'inertie. Deuxièmement, son évolution n'empêche ni ne corrompt le bonheur des unions hétérosexuelles que l'on peut rêver `classiques´ ni le bonheur de toute autre personne, pas plus que, par exemple, le droit de vote pour la femme, jugée jusqu'alors trop infantile, n'a privé les hommes de leur accès à la dimension politique. Troisièmement, l'objectif de procréation (que les couples hétérosexuels stériles ne peuvent atteindre) n'a-t-il pas cédé la place à la reconnaissance sociale d'une union légitime dans les esprits? Du reste des substituts de reproduction continuent à se développer. Mais rejeter les homosexuels hors du mariage les exclut de la famille, puis du tissu social. D'aucuns souhaitent les exclure de toutes ces possibilités de se projeter dans l'avenir. Homosexuels et hétérosexuels peuvent vivre de façon semblable: les différencier sur la base d'un idéal de procréation illusoire revient à les discriminer concrètement. Quatrièmement, quel avenir veut-on justement pour nos enfants - ces personnes que nous ne pouvons pas nous approprier et que nous ne connaissons pas - si l'on interdit à certains d'entre eux de symboliser et concrétiser leur amour? Cinquièmement, pourquoi s'acharner à soutenir a priori des distinctions sociales quand des études scientifiques sérieuses montrent a posteriori que homo et hétéro présentent une santé mentale équivalente?

Enfin, créer une institution parallèle au mariage ne pourrait que très difficilement présenter toutes ces qualités que nous recherchons. Elle contribuerait à perpétuer la discrimination, créer de nouveaux stigmates et renforcer les communautarismes. Puisqu'on se plaît à parler de l'utilité du mariage, nous doutons que le rejet de l'homosexuel comme le rejet de l'ouverture du mariage servent le bien commun. L'un et l'autre imposent à l'homosexuel et à la société tout entière le critère de l'anormalité. Ce n'est pas en créant aujourd'hui des sous-communautés que nous apprendrons demain à mieux vivre ensemble. Le mariage doit souder les individus, non les diviser.