Opinions

Une opinion de Sébastion Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l'ULB (Bruxelles) et à l'Uqam (Montréal), et Saliha Ben Ali, mère d'un jeune parti en Syrie et fondatrice de S.A.V.E. Belgium. Au nom d'un collectif de signataires (1).


Le gouvernement gèle les avoirs des djihadistes belges. Inefficace et douloureux pour les familles.


La dernière déclaration des ministres de la Justice et des Finances, Koen Geens et Johan Van Overtveldt, pour lutter contre le financement du terrorisme et Daech, cinq ans après le début de la guerre, a largement de quoi laisser circonspect. Comparée aux premières mesures fondamentales et évidentes pour tarir avant tout l’idéologie qui nourrit le terrorisme, elle semble bien tout sauf adaptée : ce qu’il faut viser avant tout, c’est bien le salafisme et le wahhabisme de l’Arabie saoudite avec laquelle nos Etats fricotent sans complexe. Idéologies dont se revendiquent toujours Daech et Al Qaïda.

"En privant les combattants en Syrie des flux d’argent, ils ne peuvent plus utiliser leurs moyens pour perpétrer des actes terroristes en Syrie ou en Europe." Soit. Le gouvernement belge pourra bien se gausser d’avoir essayé de faire quelque chose à la fumée des cierges. Mais doit-on rappeler que la grande majorité de ces jeunes partis dès 2012 ont déjà été jugés, sont quasiment tous morts, qu’ils ne disposaient que de fonds bien ridicules au regard de ce dont dispose Daech comme moyens gigantesques depuis sa proclamation ?

Une nouvelle liste de 158 noms de jeunes partis rejoindre les rangs de l’Etat islamique vient d’être publiée dans le "Moniteur belge". L’objet officiel a des conséquences douloureuses pour des familles frappées aussi de plein fouet par le terrorisme et réclamant pour beaucoup le statut de victime collatérale de l’organisation islamiste. Cette mesure en effet complique encore plus le règlement d’histoires personnelles et d’héritage pour beaucoup de familles dont un fils ou une fille n’auront jamais été déclarés officiellement comme morts et dont le corps n’aura jamais été retrouvé, ni enterré ici en Belgique.

Le gouvernement belge, comme beaucoup de pays occidentaux, joue la carte de l’ambiguïté et de l’hypocrisie une fois encore : comment peut-on s’acharner sur une bonne partie des familles, parmi lesquelles certaines œuvrent activement pour la prévention de la radicalisation avec le soutien même des autorités, y compris financier, sans pointer du doigt chaque jour les accords et ventes d’armes passées avec l’Arabie saoudite, matrice existentielle de l’hydre islamique qui frappe là-bas et chez nous depuis plus de trois ans ?

Il est incroyable qu’il ait fallu attendre le 16 mai 2017 pour qu’une proposition de résolution demandant de cesser le commerce d’armes à l’Arabie saoudite (qui commet une guerre sans nom horrible contre le Yémen notamment) ait fait l’objet de débats à la Commission des relations extérieures de la Chambre.

C’est une réflexion de fond que le gouvernement doit engager et faire aboutir, notamment sur la question des intérêts de notre propre industrie wallonne de l’armement, la Fabrique nationale de Herstal. La Belgique doit, elle et son gouvernement, agir à la hauteur, soutenir davantage les associations de mères qui mènent une action de prévention reconnue et ne plus s’acharner sur la misère humaine pour se cacher de sa propre folie. La lutte contre le financement du terrorisme passe et passera avant tout par une redéfinition des relations de notre pays avec ces pays pourvoyeurs de haine, de violence, de mort, et que l’on continue à servir sur un tapis volant plutôt que d’engager un sérieux bras de fer, voire un embargo pour tarir la source de mort. Au moins, ces jeunes, puisqu’ils ne sont plus tous une menace, ne seront alors pas morts pour rien. Ils doivent représenter désormais au contraire, et bien malgré eux, ce sacrifice pour l’exemple et faire enfin se confronter nos hommes politiques à leur propre irresponsabilité.


→(1) Rachid Benzine, islamologue; Vincent de Gaulejac, sociologue clinicien; Daniel Koelher, directeur du GIRDS; Michaël Privot, islamologue; Seraphin Alava responsable programme européen "Practicies"; Dominique Bons, Véronique et Thierry Roy, Aziza Sayah, Nabila Mazzouz, Fatima Ezzarhouni, familles concernées.