Opinions

Juriste; Responsable de Médias Sud; Rédacteur en chef de la revue "Palabres".

Du Zaïre de Mobutu au Congo de Kabila - père ou fils -, nous n'avons jamais été complaisants, dans nos analyses, envers les régimes politiques qui se sont succédé à Kinshasa. Mais les propos tenus au mois d'avril par le ministre belge des Affaires étrangères, Karel De Gucht, dans la capitale congolaise nous ont plongés dans un grand malaise intellectuel par leur donquichottisme. Pour une fois, portons les oripeaux de l'avocat du diable.

"Les 200 millions d'euros que nous investissons chaque année au titre de l'aide au développement nous donne un droit de regard moral sur votre politique ; vous devez remanier votre gouvernement et m'en tenir informé", disait, en substance le ministre belge. Quel État souverain au monde, fût-il corrompu ou une ex-colonie, pourrait tolérer - à moins d'être une République bananière - une telle arrogance, un tel mépris ?

D'abord, osons croire qu'il s'agit d'un lapsus lorsque M. De Gucht parle d' "investissement". L'aide au développement ne serait-elle, donc, qu'un business capitalisable drapé sous l'alibi de la solidarité internationale entre pays nantis et démunis ? Dans son livre "De l'aide à la recolonisation", Tibor Mende (*) voyait-il juste quand il estimait que "l'aide des pays riches n'est qu'un faux semblant, un bon placement qui sert avant tout les intérêts des généreux donateurs" ? Voilà pourquoi ce concept, assez fourre-tout par ailleurs, cristallise des malentendus et pose débat sur sa nature exacte dans les relations Nord-Sud depuis une cinquantaine d'années. Générosité désintéressée, forme de recolonisation ou mise sous tutelle ?

Ensuite, les choses ne se passent pas de manière aussi prosaïque : les 200 millions (et M. De Gucht ne l'ignore point) ne quittent pas les caisses de l'État belge pour aboutir directement sur les comptes bancaires du gouvernement congolais. Ils transitent et sont gérés par l'Agence de coopération technique belge et la myriade des ONG qui gravitent autour de l'aide au développement et de l'action humanitaire. Ainsi, par exemple, lorsque la coopération belge a débloqué, en trois tranches, un total de 1 900 000 euros pour la réhabilitation des ports de Boma et Matadi en RDC, ces fonds furent confiés au port d'Anvers pour l'exécution des travaux. Non seulement ces derniers (non terminés d'ailleurs ! ) mirent du temps à se concrétiser à cause des lenteurs administratives, mais 500 000 euros étaient absorbés par... les salaires et autres frais de fonctionnement ! M. De Gucht a raison de dénoncer les "privilèges fabuleux de certains". Mais, toutes choses devant rester égales, il oublie [?] d'autres privilèges. Alors qu'ils sont censés venir pour "aider" au développement d'un pays pauvre, le train de vie et les avantages matériels des coopérants occidentaux contrastent outrageusement non seulement avec la misère des populations africaines, mais aussi avec le style de vie, plutôt spartiate, des coopérants chinois... Notamment, pour rejoindre l'observation de Jean Claude Willame dans le Soir du 30/04/2008 : "les écarts salariaux de 1 à 10 entre coopérants expatriés et leurs homologues congolais".

Les Africains ne sont pas dupes. Alors, ne pratiquons pas la langue de bois et ne nous complaisons pas dans l'hypocrisie du politiquement correct. Quand un "coopérant" occidental part pour "développer" l'Afrique, il commence - d'abord ! - par se développer lui-même : son salaire double, triple ou quadruple. Rappelons, à cet égard, le conflit social apparu fin décembre 2006 entre l'ambassade belge à Kinshasa et ses travailleurs congolais (**). A côté des revendications salariales, ceux-ci se plaignaient des réticences de l'ambassade (en violation du droit congolais et contrairement à d'autres missions diplomatiques) à accepter une délégation syndicale. Le personnel congolais percevait 3,50 euros, au titre d'assistance en cas de décès d'un parent proche et 7,54 euros par mois d'allocations familiales par enfant !

Exiger la bonne gouvernance, stigmatiser la corruption, plaider pour le respect des droits de l'homme restent des causes nobles. Au demeurant, le ministre belge enfonce brutalement et inopportunément une porte ouverte : les médias, les associations de défense des droits humains, la population, voire le Sénat et l'Assemblée nationale de la RDC ne l'ont pas attendu pour pointer ce qui ne va pas dans leur pays ! Seulement, la congruence avec la défense de ces principes implique, surtout quand on assume des responsabilités politiques, de ne pas s'en servir comme épouvantail ou chantage diplomatique en tenant un discours de nature à désinformer l'opinion publique tant belge que congolaise.

Si M. De Gucht (comme on peut l'entendre souvent dans n'importe quel bistrot du coin) voulait dire au contribuable belge et au citoyen congolais que l'aide au développement procure des privilèges exorbitants aux dirigeants de l'ex-colonie, il a réussi son pari. Triste pari, car il ne s'agit pas de remettre l'aide au développement en cause, mais d'en expliquer les tenants et les aboutissants, les enjeux réels, les attentes et les limites.

Pour notre part, nous avons toujours considéré comme infantilisant le terme "noko" (oncle) utilisé par les Congolais pour désigner l'ancien colonisateur. Une telle nostalgie ne contribue pas à créer les conditions d'une coopération adulte ; elle suppose, plutôt un "droit de regard moral"" sur le neveu ! Voilà qui nous ramène aux années d'avant l'indépendance. Et aux propos, bien actuels ceux-là, de M. De Gucht. La main qui donne se trouve toujours au dessus de celle qui reçoit, aimait répéter Thomas Sankara, quand il présidait le Burkina Faso... Là se niche, peut-être, le malentendu sur l' "aide" au développement...

(*) Ancien Haut fonctionnaire des Nations unies chargé des questions économiques et des pays sous-développés.

(**) Lire, notamment , " La Libre Belgique " du 11/06 et 02/07/2007.