Opinions

Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique.

La Belgique de Philippe Van Parijs: la ficelle est un peu grosse!


Philippe Van Parijs cherche à apparaître comme le chantre de la cause belgicaine. Dans son livre "Belgium - Une utopie pour notre temps", il soutient qu’  "il existe un destin possible bien plus enthousiasmant que la dystopie de la dislocation".

Et de proposer une Belgique de quatre régions (flamande, wallonne, bruxelloise et germanophone), dont le trait d’union serait l’anglais.

Philippe Van Parijs était présent au colloque "L’Après-Belgique", organisé en 2011 par le Cercle Condorcet de Liège. Je lui ai, en public, demandé : « La Flandre est-elle une nation ? ». Il m’a répondu par l’affirmative.

Il ne peut, dès lors, ignorer que l’existence même de cette nation flamande compromet irrémédiablement la poursuite de l’aventure belge. Car le destin de toute nation est de devenir Etat. L’article 1er des statuts de la N-VA annonce d’ailleurs l’avènement de cette République flamande souveraine.

Mais son président, Bart De Wever, n’entend pas y aller de manière révolutionnaire, mais évolutive. On passera d’abord par la case confédérale : un échelon central réduit à sa plus simple expression, avec deux Etats - Flandre et Wallonie - entre lesquels chaque Bruxellois devra choisir pour ce qui concerne les matières communautaires : impôt des personnes, système de sécurité sociale, aide sociale, immigration et intégration.

On a bien saisi l’objectif : jouer sur le côté matérialiste des Bruxellois en les séduisant avec des propositions financièrement alléchantes. Le but est très clair : isoler la Wallonie de Bruxelles et accroître la mainmise flamande sur celle-ci.

Sans le dire ouvertement, Philippe Van Parijs agit de même: la Wallonie et Bruxelles poursuivent leur propre chemin, sans plus aucun lien organique (exit la Communauté française !). Et il sait que, sur ce point, il peut compter sur les ultra-régionalistes wallons. Quant au recours à l’anglais, ce n’est rien moins qu’un moyen de défranciser Bruxelles pour la préparer à tomber, in fine, dans l’escarcelle de la Flandre.

Philippe Van Parijs analyse le rattachisme, en brocardant notamment le projet d’intégration-autonomie prôné par Jacques Lenain, ex-haut fonctionnaire français : "Se détacher d’un pays à toute la législation duquel on est soumis (…) pour en rejoindre un autre affecte directement et profondément la situation matérielle de l’ensemble de la population concernée. En comparaison, le Brexit est une partie de plaisir."

M. Van Parijs parle d’ "annexion". Le ton est ironique : "Jugulant ses réflexes jacobins, la France pourrait accorder à la Wallonie (…) une forme d’autonomie lui permettant de conserver, aux frais de la France, quelques institutions un brin exotiques, peut-être même – qui sait ? – des universités catholiques subventionnées."

Jacques Lenain a pourtant bien expliqué comment les choses se passeraient. Lorsqu’il sera devenu pour tout le monde évident que les carottes belges sont cuites, les autorités wallonnes et bruxelloises - après avoir écarté les options jugées irréalistes et financièrement non viables - négocieront avec Paris un cadre d’intégration, basé sur un statut de grande autonomie. Pour le constitutionnaliste français Didier Maus, interrogé par Jacques Lenain, il serait tout à fait possible de consacrer, dans la Constitution française, un chapitre spécial à la Wallonie : "Il serait parfaitement réalisable de conserver en l’état, au moins pour l’essentiel, (…) le droit belge du travail, celui de la sécurité sociale, et certains droits « connexes », des pans du droit fiscal, le droit des affaires, du commerce, etc. La région wallonne, et aussi la région bruxelloise si la question était posée, conserveraient les compétences qui sont aujourd’hui les leurs, y compris le système éducatif, avec l’enseignement supérieur."

On est loin ici de l’esprit jacobin ! Détail : M. Van Parijs semble ignorer que l’Etat français subventionne largement les écoles, collèges et lycées catholiques, ainsi que, subsidiairement, les sept instituts supérieurs catholiques.

Annexion ? Rien ne sera imposé. Une fois que les parties concernées se seront mises d’accord sur un projet, celui-ci sera soumis à un référendum, tant en France qu’en Wallonie et à Bruxelles.

Si les sondages révèlent qu’une faible partie des Wallons et des Bruxellois sont acquis à la cause réunioniste, Jacques Lenain se dit convaincu qu’ "il en ira tout autrement le jour où la "falaise" sera en vue. Pour les Bruxellois, notamment, lorsqu’ils sentiront le nœud coulant flamand se serrer autour de leur cou !"

Une fois que les populations auront accepté cette intégration-autonomie, c’est à la France qu’il reviendra de négocier avec la Flandre les modalités de la partition (partage de la dette belge, désenclavement de Bruxelles, etc.).

Une France souveraine depuis mille ans face à un Etat flamand naissant, dix fois plus petit qu’elle et reconnu responsable de la scission… On est loin ici, en termes de rapports de force, du Brexit !

Enfin, Philippe Van Parijs se fourvoie lorsqu’il aborde le volet financier. Aujourd’hui, le "boulet" wallon coûte chaque année quelque 7 milliards d’euros à la Flandre. Mais le maintien du cadre belge est aussi fondé sur l’extinction progressive de ces transferts, alors que le cadre français garantira toujours aux Wallons et aux Bruxellois le maintien, à parité globale, des services publics et des prestations sociales avec ceux de la République.

Certes, il y aura un impact financier, mais pas de quoi inquiéter Bercy : cela coûtera moins cher que la suppression de la taxe d’habitation… Et, en termes de puissance économique, la France vaut neuf fois la Flandre !

En fait, cette intégration-autonomie offre la solution aux obstacles que soulève Philippe Van Parijs. C’est la raison pour laquelle il la combat. Le réflexe, ici, est davantage flamand que belge…