Opinions
Une opinion de Michel Torrekens, père et écrivain (1).

Cher papa Giletjaune, tes larmes m’ont touché parce qu’elles disaient le sentiment d’impuissance qui peut nous saisir comme parent face aux aléas de la vie. 


Cher papa Giletjaune, j’ai beaucoup pensé à toi ces derniers jours. Je t’ai vu lors d’un reportage dans un journal télévisé d’une de nos chaînes, publique ou privée, je ne sais plus. Tu témoignais sur ton quotidien et sur les raisons de ta colère. À tes côtés se tenaient ta petite fille et sa maman. Vous évoquiez les fins de mois difficiles, vos besoins, vos envies, vos désirs, vos rêves, vos responsabilités, vos peurs. Tout ce qui nous rend vivants, les uns et les autres. Tout à coup, tu t’es mis à pleurer, doucement, discrètement. Tu as imaginé le pire à tes yeux : ne pas pouvoir offrir à ta môme les cadeaux qu’elle attend pour les fêtes de fin d’année (qui est aussi une fin de mois), pour la Saint-Nicolas toute proche.

Cher papa Giletjaune, tes larmes m'ont touché. Tes larmes m’ont touché car, simplement, je suis père également et bientôt grand-père. Oui, nous appartenons à cette fraternité presque invisible de ceux (et celles) qui veulent le meilleur pour leur enfant. Parfois difficilement ou maladroitement. Douloureusement plus rarement et heureusement.

Cher papa Giletjaune, tes larmes m’ont touché parce qu’elles auraient pu être les miennes, pourraient un jour être les miennes. Tes larmes m’ont touché parce qu’elles disaient le sentiment d’impuissance qui peut nous saisir comme parent face aux aléas de la vie et à la fragilité de nos enfants. Leur dépendance aussi. Tes larmes m’ont touché parce qu’elles disent nos désarrois face aux accidents de la vie : la maladie, la perte d’emploi, la pauvreté, la violence, les catastrophes (qui ne sont plus si naturelles), la guerre ailleurs, l’exil et tout ce à quoi je ne pense pas tant cela peut paraître inimaginable parfois. Tes larmes m’ont touché parce qu’elles disent la fragilité de la vie et du monde.

Cher papa Giletjaune, je n’étais pas aux manifestations des gilets jaunes contre les taxes et pour un meilleur pouvoir d’achat. J’aurais voulu, j’aurais dû être à la manifestation de dimanche dernier contre les violences faites aux femmes. Je t’écris à mon retour de la marche de ce dimanche pour le climat. Mon sentiment d’impuissance n’est peut-être pas le même que le tien. Mais ils disent l’un et l’autre la crainte de ne pas léguer à nos enfants un monde digne d’eux, digne de nous. Trois combats pour la dignité, le bien-être, la justice sociale, une répartition égalitaire des richesses, trois combats contre les vendeurs de mauvais rêves, les cyniques qui sacrifient nos santés, qui nous sacrifient à leurs individualismes, les manipulateurs, les pervers, les bouffis de pouvoir… (la liste est longue hélas). Nos luttes se veulent non violentes. Est-ce naïf ? Cela ferait beaucoup de naïfs si l’on additionne les gilets jaunes et les manifestant·e·s de ce dimanche et de dimanche dernier. Notre pouvoir à nous, c’est le pouvoir de pouvoir.

Même pacifique, cela reste un combat, une lutte, un rapport de forces entre différentes visions du monde.

Cher papa Giletjaune, j’ai été touché par tes larmes et j’espère qu’elles seront reconnues, qu’elles trouveront un écho dans les politiques futures pour qu’elles ne soient pas asséchées par les armes.

La bataille pour la fin du mois s’oppose-t-elle à celle pour le climat ?

Ceux qui se battent pour le pouvoir d’achat (et pas d’achats) appartiennent-ils à un autre clan que ceux qui se mobilisent pour éviter la fin du monde ? Nos échéances sont peut-être différentes, mais veillons ensemble à ce que la fin du mois ne soit pas la fin du monde et que la fin du monde ne soit pas à la fin du monde, la fin d’un monde.

(1) Dernier ouvrage publié : "Papas !", éd. Zellige.