Opinions

Quand bien même une délégation de "gilets jaunes" est attendue à Matigon ce vendredi, ce sont bien les failles de communication du président Macron qui ont été le terreau fertile de l’essor de ce ras le bol populaire. 

Une opinion de Christophe Ginisty, blogueur, professionnel de la communication.

En France, le coût de la vie n’a pas subitement augmenté depuis qu’Emmanuel Macron est au pouvoir. Les impôts non plus et pourtant la cible de la colère des Gilets Jaunes est clairement le Président de la République, fustigé comme peu de ses prédécesseurs avec une violence inouïe et tenu pour directement responsable de la détresse des classes moyennes et "laborieuses", en première ligne de ce ras le bol populaire inédit dans sa forme et dans son fond.

Que s’est-il donc passé pour que la colère se cristallise à ce point sur sa personne et sa politique alors que la moindre des honnêtetés intellectuelles nous commandent d’admettre que les causes sont bien antérieures à sa prise de fonction ?

Des éléments concourrent à penser que tout s’est joué au cours de l’été 2018, qui fut le théâtre d’une séquence de communication catastrophique marquée par l’affaire Benalla, la démission de Nicolas Hulot et celle de Gérard Collomb, séquence que le Président Macron n’a pas sû maîtriser et qui a marqué profondément l’opinion publique.

Manque de simplicité dans la communication

Emmanuel Macron en est conscient, certaines des mesures qu’il a prises depuis 2017 ne sont pas faciles à accepter pour les classes les plus populaires. La suppression de l’ISF est un symbole fort qui a donné le sentiment que l’on voulait favoriser les plus nantis. La théorie du nivellement qui repose sur l’idée que la libération des richesses au sommet rejaillit mécaniquement sur les couches inférieures n’a pas été comprise. L’augmentation de certains prélèvements obligatoires pour les retraités a entretenu l’idée que l’on confisquait à ceux qui avaient travaillé toute leur vie une partie de leur dû.

Là où la communication intervient, c'est que, pour faire passer ces mesures, il faut de la pédagogie, de la proximité, de l’empathie, de la simplicité, bref, tout l’inverse de ce qui émane de la gouvernance d’Emmanuel Macron depuis qu’il est à l’Élysée. Le style "Jupitérien" assumé porté par un surdoué certain de son intelligence et de sa supériorité intellectuelle, qui s’isole chaque jour davantage dans son palais, qui ne comprend pas l’émotion ressentie par ses "sujets" lors de l’affaire Benalla, qui laisse partir Hulot et Collomb avec une condescendance stupéfiante, qui fustige un pauvre jardinier au chômage dans son incapacité à trouver du travail, tout cela participe à détériorer le lien avec l’opinion et à faire grandir le sentiment de n’être pas considéré, d'être abandonné par l'élu.

Dans toute décision politique, il y a le fond et la forme et cette dernière ne doit jamais être négligée, même si elle est régulièrement méprisée par celles et ceux qui imaginent que la bonne décision se suffit à elle-même.

Le Général De Gaulle aimait répéter "je vous ai compris" en préambule à ses interventions. Emmanuel Macron ne donne aucun signe de vie de ce côté-là. L’électrocardiogramme de son écoute semble désespérément plat. Il a son agenda et le déroule imperturbablement. Sa tentative de recoller à l’opinion en organisant une semaine mémorielle dans toute la France en préambule aux célébrations du centenaire de la fin de la Grande Guerre fut un flop total. Son mode de communication par déclarations solennelles, seul face à la caméra en direct de l’Élysée n’ont guère d’impact dans un monde devenu massivement conversationnel. Ses visites aux têtes couronnées accroissent la distance et donnent le sentiment qu’il évolue sur une autre planète pendant que le peuple trime pour boucler ses fins de mois.

Les circonstances ne sont jamais anodines

Même s’il existe un réel mal-être dans une partie de la société française, cela ne date pas d’hier et la question que nous devons nous poser est celle du moment où ce mal-être éclate. Car les circonstances ne sont jamais anodines. Elles se nourrissent de la conviction que c’est maintenant qu’il faut agir et descendre dans la rue pour renverser la table. Rien ne se passe avant que cela ne devienne une évidence pour nombre de personnes car les citoyens ne se mobilisent jamais n’importe quand. Le contexte est absolument déterminant, il nous en dit autant que sur le sujet lui-même.

Ici, les failles de communication du président Macron ont été le terreau fertile de l’essor de ce ras le bol populaire. Jupiter est devenu la figure statutaire à combattre, l’incarnation d’une provocation qui a rendu les difficultés du quotidien encore plus insupportables.