Opinions Une opinion de Vladimir Caller, analyste politque

L’arrogance allemande interroge… Mais tout aurait pu être différent si la gauche radicale européenne n’avait pas abandonné ses convictions, opposées au projet néolibéral d’intégration.

Vers la fin du processus de réunification allemande, le chancelier Kohl se trouva confronté à un dossier colossal. Il s’agissait d’absorber l’économie de l’Allemagne de l’Est et ses presque 15 000 entreprises d’Etat et coopératives et ses, grosso-modo, 5 millions de salariés. A quoi il fallait ajouter des millions d’hectares de terres agricoles et, plus généralement, le patrimoine d’Etat de l’ancienne RDA. Pour assumer cette tâche, le chancelier trouva la perle rare : un certain Wolfgang Schauble, lequel s’engagea avec passion dans la création et la gestion du Treuhandanstalt (dit, par facilité, "Treuhand"), un fonds public destiné à récolter le produit des privatisations et financer ainsi la dette du pays.

L’ensemble de l’opération fut jugé par les uns comme une réussite magistrale de capitalisation d’actifs et par les autres comme le pillage du siècle. Sur le plan social, environ 2,8 millions de travailleurs est-allemands perdirent leur emploi.

Un quart de siècle plus tard, le même Wolfgang Schauble se propose de récidiver mais cette fois en délocalisant son savoir-faire en Grèce. C’est en effet lui qui obtint qu’une clause créant un fonds similaire soit ajoutée à l’accord signé ce 12 juillet. Il souhaitait même que ce fonds, destiné à accueillir les montants des privatisations des ports, chemins de fer, aéroports, etc., soit placé dans une société publique située au Luxembourg et dont il est lui-même membre du conseil d’administration. Manière de s’assurer que ces fonds soient bel et bien destinés à rembourser les créanciers, parmi lesquels l’Allemagne figure en toute première place.

Si les aspects économiques de l’accord ont une grande importance, c’est la démonstration délibérée d’arrogance du côté allemand qui nous interroge. Comment expliquer le fait, si ce n’est par une claire volonté punitive, d’imposer à Tsipras un accord qui peut être considéré, sans trop de risque, comme le plus humiliant jamais infligé à un pays dans l’histoire des relations internationales ? Et comment comprendre que le Premier ministre grec, si insoumis qu’il en avait l’air, ait accepté de le signer ? L’envie allemande de punir fut visiblement provoquée par le référendum; audace insupportable venant d’un petit pays qui se permettait de consulter une population à propos de quelque chose dont le verdict ne pouvait que venir des grands décideurs. Et ces gestes se payent.

Quant à la réponse, ou non réponse, grecque elle n’est pas, à mon avis, le fruit d’une capitulation ou d’une traîtrise de Tsipras, comme une certaine facilité cherche à l’expliquer. Elle vient d’une longue et efficace pédagogie européiste qui a fait qu’une bonne partie de la gauche, y compris celle de souche marxiste, ne conçoit pas, même partiellement, qu’une sortie de l’euro et encore moins de l’UE puisse faire partie de sa bataille contre le néolibéralisme. Tsipras serait ainsi l’otage d’une illusion qui le dépasse : celle de croire que l’on peut en même temps rester dans la zone euro, avec toutes ses contraintes, et combattre les politiques d’austérité.

C’est un journaliste de droite qui semble avoir trouvé la bonne explication à l’énigme de la bataille référendaire du leader grec. Selon lui, Tsipras aurait réussi à faire que le "non" au programme de la troïka soit, en réalité, un "oui sans ambiguïtés : un oui à l’UE en dépit de ses défauts" (1). Pour autant, ce petit pays pouvait-il se permettre de quitter, seul, maintenant, la monnaie unique ou l’UE ? Le croire serait quelque peu aventureux.

Le scénario aurait pu être différent si la gauche radicale européenne avec ses grandes composantes d’hier n’avait pas abandonné ses convictions, par définition opposées au projet néolibéral d’intégration européenne, pour devenir aujourd’hui, au contraire, clairement européiste. En évoquant la mort, le philosophe franco-roumain Emil Cioran disait : "Le problème ce n’est pas mourir; le problème c’est naître." En transposant cette réflexion aux rapports de la gauche avec l’UE, on pourrait dire que le problème n’est pas de la quitter mais d’y avoir adhéré.

(1) Ivan Rioufol, dans "Le Figaro", 10/07/2015.