Opinions Pour certains Chinois, Tian’anmen fait partie de la résistance mondiale au néolibéralisme triomphant. Vingt-six ans après, les conflits sociaux ne cessent d’augmenter. Jusqu’où ? Une opinion de Jean-Yves Buron, licencié en Histoire et en Gestion du Développement. Employé dans une ONG de coopération au développement.

Chaque année, le 4 juin, les médias nous rappellent la répression du mouvement de 1989, place Tian’anmen à Pékin. Depuis lors, on nous explique que ces manifestations rassemblaient essentiellement des étudiants et des intellectuels libéraux qui réclamaient la démocratisation du pays et la fin de la corruption. Pourtant, loin de cette lecture réductrice, ce mouvement a mobilisé d’autres couches de la population chinoise, notamment ouvrières, porteuses de revendications sociales. C’est ce qu’explique notamment Wang Hui, économiste et intellectuel chinois.

Ouvriers et travailleurs

Les manifestations de Tian’anmen en 1989 rassemblaient en effet deux types de contestataires. D’un côté, il y avait les intellectuels et les étudiants qui réclamaient plus de liberté et la démocratie. Ils étaient moins nombreux et avaient des revendications plus vagues.

D’un autre côté, il y avait des ouvriers et des travailleurs qui protestaient contre les dérives des politiques de libéralisation économique mises en œuvre depuis 1978, date de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Ce second groupe avait des exigences économiques et sociales plus concrètes. Il protestait contre l’inflation, le chômage de masse et les inégalités qui ne cessaient de se creuser. Ces travailleurs, partisans de préserver certaines valeurs du socialisme, voulaient la stabilité des prix, le renforcement de la sécurité sociale, la fin de la corruption galopante et la fin de la spéculation. A cette époque, les jeunes intellectuels, plus généralement séduits par l’idée d’une démocratie à l’américaine, ignoraient les problèmes sociaux et n’ont pas cherché à faire le lien avec ce mouvement social, alors majoritaire à Tian’anmen.

L’âge d’or des libéraux

Après la répression du mouvement de Tian’anmen, le discours néolibéral devient hégémonique. Les années 90 sont l’âge d’or des économistes libéraux formés en Occident et des hommes d’affaires influents. Autour du président Jiang Zemin, "la nouvelle droite" donne la priorité à la croissance économique, aux régions côtières plus dynamiques économiquement et "aux zones économiques spéciales". A cette époque, les objectifs sociaux sont mis de côté, les dirigeants chinois étant certainement convaincus, comme le sont les néolibéraux, que la richesse créée finirait "naturellement" par profiter à tous.

Ainsi, Wang Hui considère que l’écrasement du mouvement social de 1989 a permis l’accélération du passage vers l’économie de marché dans des conditions autoritaires, avec une montée en flèche des inégalités. Certains Chinois estiment même Tian’anmen comme faisant partie de la résistance mondiale au néolibéralisme triomphant, comparant ces manifestations aux contestations altermondialistes en Occident ou aux émeutes qui ont éclaté bien plus tard à Seattle et à Gênes, par exemple. De ce point de vue, nous pouvons aussi comparer les manifestations de 1989 en Chine avec les mouvements qui, aujourd’hui, dans une Union européenne peu transparente, résistent aux politiques d’austérité, aux projets de traité transatlantique de libre-échange (TTIP) ou aux négociations commerciales sur la libéralisation des services (PISA).

D’énormes inégalités

Mais revenons à la Chine. Aujourd’hui, où en sont les Chinois ? Dire que l’économie chinoise s’est considérablement développée n’est pas une révélation. Par contre, il est sans doute utile de rappeler que ce développement, sur un mode néolibéral, a provoqué le creusement d’énormes inégalités dans la société. Il y a les inégalités entre les côtes industrielles et riches, et les provinces agricoles et pauvres. Il y a le fossé béant entre des centres urbains ultradéveloppés et des campagnes qui vivent dans une misère moyenâgeuse. Et enfin, il y a les inégalités incommensurables entre groupes sociaux puisque la réforme des entreprises d’Etat (les privatisations) ont privé les ouvriers de tout statut social, tandis qu’une minorité s’est enrichie illégalement et de manière totalement disproportionnée. Les paysans, quant à eux, sont les grandes victimes de cette réforme économique.

Mais depuis quelques années, l’esprit de Tian’anmen souffle à nouveau. Début mai 2010, la révolte a grondé dans le delta de la rivière des Perles, l’une des régions les plus industrialisées de Chine où sont implantés les équipementiers des constructeurs automobiles européens. Découragés par des salaires dérisoires et des conditions de travail indignes, les ouvriers se sont mis en grève, ont tenu bon et ont obtenu une augmentation des salaires. En juin de la même année, la grève s’est répandue comme une traînée de poudre : plus de 100 grèves ont éclaté les jours suivants. Depuis le printemps 2010, les conflits sociaux n’ont plus cessé. Plus une journée ne passe en Chine sans qu’une grève ne surgisse, à l’instar de ce débrayage en mars dernier chez des fournisseurs de chaussures de sport américaines bien connues, où des milliers d’employés ont arrêté le travail.

Le début de la fin ?

Ainsi, en Chine, et bien que des réformes "libérales" continuent à être adoptées, le salaire ne cesse d’augmenter (entre 17 et 22 % d’augmentation selon les années depuis 2010) et le gouvernement est bien obligé de renforcer, petit à petit, la sécurité sociale. Bien entendu, il faut y voir aussi la volonté du gouvernement de soutenir la consommation intérieure pour relancer la croissance du PIB qui a fléchi à 7,4 % en 2014 (le plus bas depuis 2007). Certains affirment également que la Chine aurait atteint son "tournant de Lewis", c’est-à-dire ce moment où la main-d’œuvre disponible cesse d’être virtuellement illimitée… Ce serait donc peut-être le début de la fin de la logique néolibérale de l’exploitation des masses en Chine.

Quoi qu’il en soit, cette lecture des événements de 1989 et de la genèse de l’économie de marché en Chine permet de prendre assez de recul pour comprendre qu’en Chine comme ailleurs, libéralisme économique ne rime pas forcément avec démocratie, et vice-versa. Au contraire, le cas chinois est révélateur de ce que le libéralisme économique le plus extrême, c’est-à-dire le néolibéralisme, prend d’autant mieux racine qu’il est mis en place de manière autoritaire et peu transparente. Les multinationales aiment la stabilité politique, peu importe le régime, du moment que celui-ci laisse l’économie hors du champ démocratique.

Enfin, les Chinois mobilisés en 1989, comme les Chinois grévistes d’aujourd’hui, nous rappellent aussi l’importance de la lutte dans la conquête (et le maintien) du droit à des conditions de vie digne. Et par les temps qui courent, s’en rappeler n’est pas du luxe !

Titre, introduction et intertitres sont de la Rédaction.