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Parler de punition, c'est avant tout parler d'éducation. Ce métier que Freud qualifiait d' «impossible» parce qu'en matière humaine rien n'est jamais acquis ni aucune «méthode» applicable, est voué par essence à sa propre remise en question selon les idées du temps, les avancées scientifiques, le regard porté sur l'enfant.

En cela, Mai 68 fut assurément un tournant. Mais la grande respiration qu'il apporta ne fut pas sans conséquences et le «Il est interdit d'interdire» pèse aujourd'hui lourdement sur nos pratiques éducatives. Le «No limit» a montré ses limites. Le couvercle était si lourd et l'euphorie si grande que nous ne pouvions éviter quelques dérives.

De Françoise Dolto, on ne retint évidemment que «l'écoute de l'enfant» en niant systématiquement tout son apport concernant la responsabilité des adultes en matière de structuration du cadre qui permet à l'enfant de ne pas rester dans la toute puissance imaginaire qui le caractérise.

Et plus tard l'expression « les droits de l'enfant», soutenus par la charte du même nom (et dont chaque article montre à juste titre, le respect dû à chacun d'eux) devint le leitmotiv de tous ceux pour qui (syndrome Dutroux oblige) protection prit le pas sur éducation.

C'est là, faire de nos enfants, nos maîtres et les plonger dans l'insécurité (et sa soeur jumelle la violence) en n'assumant pas ses responsabilités: la protection, bien sûr, mais avant tout la mission de les faire devenir adultes, c'est-à-dire de partager la vie avec d'autres. Et cette citoyenneté ne peut se passer de ce qui la fonde à savoir que le monde a ses lois, l'école ses règles, la famille ses principes.

La punition n'a de sens qu'au service de cette cause. Est punissable tout acte qui met en danger les autres ou celui qui le pose, ou qui rompt l'équilibre sur lequel repose le bien-être de ceux qui vivent avec lui. Elle n'est pas une notion ringarde issue d'un autre âge mais un signal fort qui ne trouve sa légitimité que si l'enfant a été prévenu. Quel sens cela aurait-il de punir la naïveté ou l'inconscience? Grandir nécessite des expériences et apprendre des erreurs. Ce n'est que quand le plaisir de re-commencer s'en mêle que l'adulte peut y aller de sa grosse voix ou de ses gros yeux.

Voilà pour le pourquoi. Et pour le comment, que faire? Car parfois les yeux ou la voix n'y suffisent pas.

D'abord méfions-nous des quelques chantres qui se plaisent à vanter la fessée. S'ils en font l'éloge ce n'est que pour justifier un sadisme à coloration sexuelle qui nie à l'enfant son statut d'être humain.

Et de dressage, ici, il n'est pas question. Ou s'ils s'en plaignent «Vous savez, on a tout essayé, mais il ne comprend que ça!» C'est à cet enchaînement qu'il faut revenir, là où par lassitude, par épuisement, la parole a perdu sa place et par sa vacuité rendu les enfants «sourds».

La parole est donc première mais il serait naïf de croire qu'elle suffit. Il serait inquiétant d'ailleurs qu'un enfant immédiatement s'y soumette puisque la plupart du temps elle lui interdit son plaisir et c'est bien lui qui lui donne coeur à vivre.Trop soumis, il serait mort-vivant! Il faudra donc re-dire et à la fois sévir. À chacun d'inventer la punition qui lui paraît la plus adaptée en fonction de l'acte commis, de la récidive, des circonstances, du dégât matériel, ou de la nuisance que l'autre a subi (le petit frère ou la grande soeur) et dont, en tant qu'adultes, nous sommes chargés de faire respecter les droits.

Au mieux, elle sera une réparation (nettoyer ce qu'on a renversé, payer avec son argent de poche la vitre cassée) mais ce n'est pas toujours possible. Ce sera alors la punition-sanction. Cette punition, si elle est juste (et l'enfant est sensible avant tout à cette justice), si elle a du sens pour celui qui l'invente (c'est pourquoi il serait vain d'en conseiller quelques-unes) provoque l'apaisement tant pour celui qui la donne (mettre ses limites, c'est ne plus s'encombrer de la haine que l'acte a provoquée) que pour celui qui la reçoit (payer pour une explosion d'agressivité, une erreur ou une bêtise, c'est garder malgré elle, l'amour de soi). Elle a un effet de libération d'une part, nous fait garder le respect de nous-même d'autre part. Je dis «nous» puisque les adultes aussi après le procès et leur peine purgée ont droit à cette renaissance.En un mot: punir l'acte, mais ne pas discréditer celui qui l'a posé afin qu'il n'y soit pas définitivement identifié.La punition libère parce qu'elle est une limite, le monde ne peut s'en passer. Mais elle a l'effet contraire si elle n'est que brimade ou Loi du Talion. Jamais il ne faut que, par la punition, le coupable y perde l'estime de lui-même. Françoise Dolto disait: «Si la justice ne va pas sans connaissance de la loi, elle ne va jamais sans miséricorde.»

© La Libre Belgique 2001