Opinions

Un témoignage de Mamadou, 16 ans (*).


Ramadan 2016. J’arrive à Milan. Je n’y connais personne. Devant la gare, j’aperçois plein de contrôleurs. Impossible de monter dans les trains sans passeport. La police est partout ! J’interpelle un homme : "Est-ce qu’on peut monter ici pour traverser la frontière entre l’Italie et la France ?". Il me répond : "Tu peux, mais si tu n’as pas un passeport ou un titre de séjour, tu ne pourras pas y aller, même si tu as de l’argent. Et fais attention, les contrôleurs vont vérifier si tu as des billets et un titre de séjour." A ce moment-là, j’ai peur, car je ne sais pas comment traverser.

Je sors de la gare. Devant se trouvent plusieurs jeunes immigrants. Et des passeurs. "Tu veux aller où ? Italie ? Allemagne ? Suisse ? On va t’aider !" , me dit l’un d’eux. Je lui réponds : "Je veux aller Allemagne !". Mais je me rends compte que je ne parle pas allemand, mais un peu français. Je réfléchis et change de stratégie : je choisis la France. Je me dis aussi que je vais mieux m’entendre avec les gens.

Je risque ma vie

“Tu peux pas monter à la gare de Milan. D’ici, on ne peut pas aller directement à Vintimille, passe par Gênes” , me conseillent plusieurs hommes. Je le fais, mais je m’inquiète. J’espère ne pas avoir de contrôle de police dans le train. J’arrive finalement à Gênes. Certains payent : 90 à 120 euros pour rejoindre Nice, en voiture ou en train. Moi, je n’ai pas d’argent. Je risque seulement ma vie.

Je dors une nuit à Gênes. Le lendemain, j’entre dans la gare avec d’autres gens qui, comme moi, vont en France. Je suis rassuré parce qu’on est trois. Mais, au moment où le train s’apprête à partir, la police nous contrôle. J’ai peur parce que je suis mineur et on dit que la police garde les mineurs en Italie. Ils prennent mon empreinte et nous laissent. Je prends alors un train direct pour Vintimille. Nous sommes toujours trois. Arrivés sur place, nous demandons où se trouvent ceux qui aident les jeunes à manger et dormir. “Va voir en haut du village, vers l’église”, suggère un homme. A l’église, on nous donne quelques vêtements. Je passe un mois là-bas. C’est comme ça que je découvre comment ils font traverser les gens.

Je me sens seul, ma famille me manque...

Pendant cette période, je me sens seul, ma famille me manque beaucoup, surtout mes petits frères. Je ne peux pas leur donner de nouvelles. J’imagine qu’ils se font du souci pour moi et ça me rend malheureux. Heureusement, je suis en bonne santé et je traverse ces épreuves sans que mon corps me lâche. Je mange des biscuits, mais ce n’est pas suffisant.

Au bout d’un mois, je veux toujours passer la frontière. “Tu peux y aller à pied. En train, t’en as pour sept euros, si tu n’es pas contrôlé” , m’annonce-t-on. Après, c’est une question de chance. Si tu n’en as pas, la police française t’attrape. Elle te donne à manger et puis, si t’es mineur, elle te fait remonter dans un train pour Vintimille. Si t’es majeur, on te laisse y retourner en marchant. Il y a 36 heures de marche et 163 km.

Départ en pleine nuit

Le jour où je décide de partir, je suis avec sept personnes. Je suis le seul Guinéen, il y a un Malien, un Ivoirien et quatre Soudanais. Je suis aussi le seul mineur. Avant nous, deux Soudanais sont déjà partis, mais ils ont échoué. Nous partons en pleine nuit pour ne pas être vus et repérés par la police et leurs chiens. Nous prenons de l’eau, des biscuits et du chocolat.

Dans la montagne, on grimpe, on se cache, on tente de contourner la frontière. Au moment de traverser, la police nous repère. Deux d’entre nous s’enfuient : un Soudanais et l’Ivoirien. Nous, on nous fait repartir. Moi dans un train pour Vintimille. Les autres à pied.

Ce n’était pas la seule route pour rentrer en France. Alors, un matin, on décide de reprendre un train. Un train qui passe par la France, s’y arrête et retourne en Italie. En nous voyant, le responsable de la gare appelle la police française. A côté de la gare, il y a la montagne et la forêt. Je pars me cacher dans la forêt avec des personnes que je ne connais même pas. La police arrive. On attend son départ pour sortir. Notre objectif : prendre le train de 15 heures. Il part vers la gare de Nice Pont-Michel. Et cette fois, on y arrive. On est en France. Là, je suis fier et soulagé mais je sais que ce n’est pas fini. La mission n’est pas terminée. Le but, c’est de monter à Paris. Il reste 1 000 km…


(*): Ce témoignage a initialement été publié sur le site de la ZEP.