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"Arrêtez de vous en faire pour moi. Vous vous demandez quel genre de trou à rats peut bien être devenu cette bonne ville de Ninove pour avoir enfanté "un tel monstre". Pourquoi quatre ninovites sur dix ont-ils voté pour une liste apparentée au Vlaams Belang ? Quatre raisons, selon moi. Et une conclusion: quand les partis traditionnels vont-ils se remettre profondément en question ?"

Par Joseph Junker, verviétois de naissance qui vit à Ninove depuis plusieurs années avec sa famille


Depuis 2 jours, je n’arrête pas d’entendre parler de ma commune. Des connaissances catastrophées m’ont demandé si « j’allais bien », si « je n’ai pas trop peur », si mon accent français n’allait pas me nuire. Le pays entier et même au-delà semble trembler d’effroi pour moi à l’idée du nom de notre possible bourgmestre.

Peut-être êtes-vous d’ailleurs une de ces personnes qui se demandent quel genre de trou à rats peut bien être devenu cette bonne ville de Ninove (De Oudste, de Stoutste, de Wijste der Steden) pour avoir enfanté "un tel monstre".

Une ville… normale

Laissez-moi vous détromper. Ma ville est une ville de province on ne peut plus normale. On y trouve beaucoup de commerces dynamiques, d'autres rues plus délaissées, une église baroque très belle, un hôtel de ville très laid, une dizaine de villages très bucoliques, un centre-ville enserré dans de grandes artères congestionnées à longueur de journée, un centre sportif rutilant et une gare vieillie aux allures post-soviétiques. Bref, une ville avec des qualités et des défauts, aussi moyenne qu’on peut l’être, et qu’on finit par aimer à force d’y vivre et d’y rencontrer toutes sortes de gens.

Et non, je ne me sens pas un francophone haï au milieu des flamands. Non, je n’ai jamais ressenti une once d’hostilité quand il m’arrive de commettre une inévitable "dt-fout" dans la langue de Vondel. Non, il ne m’est jamais venu à l’idée "de faire spécialement attention à ne pas oublier ma carte d’identité" pour pouvoir prouver ma nationalité belge à des passants ou des policiers agressifs. Non, je n’ai pas peur de Forza Ninove, encore moins de ses électeurs et non, je ne me suis Jjamais senti en danger où que ce soit à Ninove. (Au contraire soit dit en passant de Dison, la commune où j’ai passé la plus grande partie de mon enfance).

Alors, pourquoi, me direz-vous ? Pourquoi quatre ninovites sur dix ont-ils voté pour une liste apparentée au Vlaams Belang ? Les raisons sont multiples, et laissez-moi vous livrer mon humble analyse, en forme de leçons à tirer pour tous les autres partis.

Les raisons de ce "blamage"

Premièrement, Ninove, comme toutes les villes de banlieues à travers le monde, subit des transformations importantes et une grosse poussée démographique, notamment de population d’origine immigrée. Pression aggravée dans le cas de Ninove par la question linguistique (admettons-le, nous ne nous comportons pas toujours de manière exemplaire en la matière). À côté de cela, une population relativement modeste qui se sent –à tort ou à raison– abandonnée face à ces changements qu’elle ne parvient pas à porter, et qu’elle doit supporter parfois pour le meilleur et souvent pour le pire.

Deuxièmement, Forza Ninove est tout simplement un parti bien organisé, peuplé de candidats populaires, charismatiques et proches des gens, qui ont mené une campagne de terrain absolument remarquable. Ils étaient partout, avec un message clair, un programme travaillé des années durant et des enquêtes participatives à faire pâlir le plus vert écolo. Un modèle du genre et les résultats parlent d’eux-mêmes : malgré l’absence quasi-totale de personnes diplômées et de politiciens expérimentés sur cette liste, seuls 2 anciens bourgmestres parviennent de justesse à se hisser dans le top 10 des voix de préférences, trustés pour le reste entièrement par le parti de Guy d’Haeseleer.

Troisièmement, on ne peut passer à côté de la faiblesse et l’opportunisme de la majorité en place. La bourgmestre sortante tout d’abord, omniprésente mais qu’on ne peut prendre en flagrant délit de hauteur de vue (ce n’est pas moi qui le dit, mais le quotidien de référence le Standaard). Que dire ensuite de la liste S.A.M.E.N., un monstrueux amalgame CD&V – SPA – Groen, qui se voyait promis à l’écharpe maïorale ? En réalité, un assemblage contre-nature dont la seule raison d’être consistait en la reconduction de la majorité précédente et la détestation commune du Vlaams Belang. Ou comment dérouler le tapis rouge à un adversaire idéologiquement fort et cohérent en faisant de lui le sujet de la campagne et en lui opposant un cartel sans autre projet "qu’arc-en-ciel et petits cœurs". Résultat sans appel encore une fois : 10% de pertes, et 7 candidats élus, dont… 5 échevins sortants. Cerise sur le gâteau : ils espèrent tous encore garder leur poste... et ont de bonnes chances d'y parvenir.

Quatrième raison : le cordon sanitaire. Laissez-moi vous parlez franchement : le cordon sanitaire est l’invention politique la plus stupide de l’après-guerre. Il y a 6 ans, Forza Ninove devint le plus grand parti de la ville, et les autres partis furent contraint – déjà – de former une énorme coalition incohérente et sans réelle personnalité. Vous vous imaginez aisément que Forza s’est donné à cœur joie de la descendre en flammes pendant toute la législature. Résultats des courses ? Des électeurs de Forza qui se sont senti insultés, frustrés du pouvoir, renforcés et radicalisés dans leurs convictions. Et pour les autres ? Une raclée monumentale au bout du compte. Dans un monde sans cordon, Forza aurait été confronté à la réalité du pouvoir, aujourd’hui co-responsable de l’état dans lequel se trouve Ninove et n’aurait jamais, jamais atteint un tel score ni une telle radicalisation.

Toutes ces raisons hélas n’ont en fait rien d’exceptionnelles, et devraient servir d’avertissement à tous ceux qui, demain veulent s’épargner le même sort.

Avons-nous perdu la raison ?

Francophone de Flandre, je ne suis pas suspect de sympathie pour le Vlaams Belang. Cependant, si vous me demandez si Forza Ninove doit entrer au pouvoir, je dis "oui". L’électeur a parlé, et il a parlé durement. C’est la démocratie et cela me fait mal, mais je le respecte et je n’ai pas peur.

Cependant, quand j’entends aujourd’hui encore tous les présidents de partis nationaux jurer leurs grands dieux à 9 mois des élections fédérales que "non, jamais un de leurs ne s’alliera à Forza Ninove" ; quand j’entends par mes amis encartés dans des partis locaux que les échevins en place espèrent encore transformer leur défaite en une coalition "tous contre Forza" ; quand j’entends que jusqu’à des présidents de partis francophones viennent se mêler de la vie de notre commune pour exiger de leurs partenaires de coalition flamands de ne pas s’allier à Forza Ninove ; Je me dis: avons-nous perdu l’esprit ?

Avons-nous perdu l’esprit en pensant sérieusement former une coalition de 6 partis contre un seul, avec pour seul but non pas de mener un projet qu’on aime mais d’en contrer un autre qui nous fait peur ?

Avons-nous perdu l’esprit d’utiliser la démocratie non plus pour exprimer le choix d’une majorité d’électeurs mais pour contrer celui des autres ?

Avons-nous perdu l’esprit avec ces réactions hystériques de fin du monde, comme si des check points seraient bientôt établis sur les ponts de la Dendre et des pogroms se préparaient dans les quartiers sud de la ville ? De sembler s’imaginer que 2 sur 5 des nôtres ne sont que des racistes imbéciles et irresponsables qui ne savent pas ce qu’ils font ? Certes, nous ne comprenons pas leur choix (et c’est peut-être bien notre faute d’ailleurs), mais en faisant l’effort 2 minutes de se mettre à leur place, croyez-vous vraiment que c’est en les traitant comme tel qu’on va résoudre cette question ?

Avons-nous perdu l’esprit de croire que faire "More of the same" produira d’autres effets que ce qu’il a déjà produit ?

Avons-nous perdu l’esprit pour décider depuis les QGs des partis nationaux à Bruxelles d’une stratégie locale qui ne peut mener qu’à une large majorité absolue de Forza Ninove dans 6 ans pour moi, ma famille, tous les francophones et tous les étrangers qui vivent à Ninove, tout cela pour sauver la face pour les élections nationales dans 9 mois ?

Si c’est ainsi que l’on se soucie de nous, faites-moi plaisir : arrêtez de vous soucier de nous. Ce n’est pas nous qui avons peur, c’est vous.

L’heure de la remise en question

Le résultat de Forza ce dimanche pose un problème fondamental à tous les autres partis (y compris celui que j’ai soutenu en payant de ma personne). Il est temps pour eux de se remettre en question profondément, de repartir avec de nouvelles têtes et de nouvelles idées et de jouer de leur force et de leur originalité pour reconquérir un par un le cœur de chaque ninovite. Et surtout, arrêter de compter sur une stratégie des anathèmes et du pire, qui les a menés où ils sont (et nous avec).

En attendant sans doute faudrait-il simplement écouter ce que les ninovites ont voulu nous dire et essayer de le comprendre. Je ne vois pas d’alternatives pour ma ville que je continuerai d’aimer, sans la juger.


-> Titre original : "Je suis francophone à Ninove… et vous devriez arrêter de vous en faire pour moi"