Opinions Pierre Verbeeren,

Le mardi 13 janvier, nous sortions de notre sommeil, secoués par la nouvelle : la veille, un tremblement de terre avait frappé le cœur d’Haïti. Probablement 270000 morts. Le monde restait en haleine durant 20 jours, sous le choc des images et dans l’espoir de miracles. Les miracles donnent du sens. Le monde restait attentif durant 80 jours, jusqu’à la conférence de New York qui mit un chiffre sur les promesses de tous les Etats du monde. Le rêve : dix milliards de dollars. Le rêve efface les cauchemars.

Ensuite, le monde se rendormit, rassuré. Cent quatre-vingts jours après le séisme, le silence règne dans le monde tandis qu’en Haïti, ce qu’on avait prédit se réalise : rien n’avance. Ou, comme le disait un responsable haïtien : "on avance, vers le pire". Les habitants plongent dans une précarité rongeante. Durablement. Aucun signe tangible ne crédibilise le scénario d’un avenir digne à un peuple qui n’en finit pas de tout perdre.

En ce jour anniversaire des six mois de la catastrophe, les Unes des médias sont évidemment à la finale de la Coupe du monde, aux larmes orange et au bonheur des rouges. Mais au rythme des sujets qui s’égrainent dans les quotidiens et les journaux parlés, on peine à trouver quelque info sur Haïti. Lorsque le sujet est traité, c’est au départ d’agences de presse ou de reportages achetés. Dure est la chute. Nous avons probablement trop rassuré. Mais, soyez-en sûr, dans 6 mois, un an après le drame, certains investigateurs bien pensants se réveilleront en se demandant "où est passé l’argent que nous avions donné pour Haïti ?".

Les ONG seront mises sur le gril. Le doute s’installera à nouveau dans l’opinion, renforçant une fois de plus l’idée qu’il ne sert à rien d’être solidaire puisque cela ne change rien sur le terrain. Or, sur le terrain, les Haïtiens et les grandes ONG ont réalisé un travail gigantesque. Pour donner un exemple, à elles seules, les 4 grandes organisations médicales (la Croix-Rouge, MSF, Médecins du Monde et AMI) ont pris en charge les soins de plus d’un demi-million de personnes. Depuis la catastrophe, tous les centres de santé ont été rouverts et les soins sont devenus gratuits. Si bien qu’après le séisme, 90 % de la population avait accès à la santé là où, avant le séisme, 60 % des Haïtiens ne pouvaient pas se permettre de consulter un médecin.

Il n’y a pas eu d’épidémie, parce qu’elles ont été endiguées. Le pire n’est pas venu. Le paradoxe est là : en matière de santé, le séisme a créé un tel afflux de services de première nécessité que la situation post-tremblement de terre est meilleure que celle existant avant le séisme. Cette situation positive est également imputable à une coordination largement plus efficace que précédemment.

Les grandes ONG ont tiré les leçons des pertes d’efficacité liées à l’atomisation des interventions. Sous la houlette des grandes agences des Nations Unies, elles se sont parlé. Et ont conjugué leurs efforts. Sur ce volet, il y a encore du chemin à parcourir mais on va vers un mieux.

Alors, pourquoi affirmer que c’est encore la catastrophe ? D’abord parce qu’on a besoin de temps. A Bruxelles, le gouvernement régional de 2004 avait fait du logement sa priorité. Il en annonçait 8000. Fin de législature en 2009, seuls quelques centaines étaient sortis de terre et on avait signé les contrats pour la presque totalité de l’objectif. Imaginez le relogement d’un million de personnes dans une ville escarpée, jonchée de 20 millions de m³ de gravats, avec une administration faible, un cadastre inexistant, des entreprises de construction dont la probité n’est pas nécessairement la qualité première et un matériel vétuste.

Port-au-Prince se bidonvillise, autrement mais durablement. Nous attendrons probablement encore longtemps un plan d’urbanisme, un projet d’infrastructures routières, électriques, de santé, d’éducation Le tremblement représentait l’opportunité d’un nouveau départ pour Haïti. "Aujourd’hui, reconnaît Pierre Poupard de l’Unicef, on est un peu moins rêveur. Peu à peu, s’installe l’idée que cela va prendre du temps, beaucoup de temps. On ne peut plus dire que le pays va se relever rapidement".

Or, pour MdM comme pour MSF, "l’échec à fournir des abris solides à la population constitue de loin la plus grande menace aux conditions de vie des rescapés. Les bâches et les tentes n’ont jamais été qu’une solution temporaire. Elles ont une espérance de vie d’environ six mois". Mais où construire ?

Une autre explication de la situation est liée aux retards des donateurs internationaux. Bill Clinton affirme que moins de 10 % des montants promis ont été réellement versés et souvent sous forme d’annulation de dette. Le cash manque. Là aussi, on trouve la force des ONG qui, par leurs donateurs individuels, ont mobilisé plus d’un milliard de dollars pour Haïti dont un tiers a déjà été utilisé sur le terrain. Pour reprendre les 4 grandes ONG médicales (Médecins du Monde, MSF, AMI et la Croix-Rouge), elles ont été soutenues à hauteur de 200 millions de dollars par madame et monsieur tout le monde. Cela prouve une nouvelle fois l’importance du don, et de la solidarité.

Enfin, et c’est probablement l’essentiel, il faudra trancher entre deux options : quel rôle donner au secteur privé et quelle autorité conférer aux pouvoirs publics ? Si les décisions ne sont prises que lorsqu’un intervenant privé y trouve son intérêt, Haïti attendra longtemps et les inégalités se creuseront de plus belle. La propriété foncière, la coexistence d’hôpitaux publics et privés, l’attribution des marchés d’infrastructures collectives (eau, électricité, réseaux routiers ) sont autant d’enjeux majeurs qui posent la question du leadership : qui décide lorsque l’intérêt général est à ce point aigu ?

Alors, quelles conclusions tirer de tout cela ? D’abord, le pire n’est pas venu. On annonçait la violence, les épidémies, Cela ne s’est pas produit. On parlait d’une opportunité gigantesque pour Haïti, cela ne s’est pas encore produit. Mais il faudrait surtout éviter de ne plus rien dire aujourd’hui parce qu’alors, à coup sûr, rien ne se produira.